Le Corps Mémoire

Association pour une pédagogie du développement personnel

Pour mémoire n°4 :

Causalité, quand tu nous tiens ! (1/7)

[ Attention ! Si vous voulez enregistrer ou imprimer, ce numéro du journal est fractionné en sept pages. ]

Quel est donc ce monde où tout à coup, le bourreau et la victime ne font plus qu’un, où tous les points de vue sont accessibles en même temps, où l’affirmation de l’un n’est pas la négation de l’autre ?

A l’aide de quelle "géographie" parviendrons-nous en ce lieu de nous-mêmes où la guerre peut cesser ?

Editorial

Dans le dernier numéro, nous avons évoqué la psychologie transpersonnelle et le fait que des souvenirs qui a priori ne nous appartiennent pas puissent influencer notre manière d’être et orienter le cours de notre vie.

J’en vois bien quelques-uns qui gigotent sur leur siège en se disant que rationnellement chacun sait que l’on ne peut pas se souvenir de sa naissance, et encore moins d’avoir vécu avant de vivre. C’est bien connu, on ne peut pas être à la fois mort et vivant. Sous-entendu : "Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain parce que moi, je suis un être rationnel. Mes décisions sont logiques, mes choix raisonnables et la réalité, je sais ce que c’est, moi !"

Permettez-moi d’émettre des doutes. Mon expérience m’a permis de vérifier que de nombreux adultes, quel que soit leur niveau social, sont en difficulté devant des problèmes de logique formelle de base et que leurs décisions n’ont donc rien de logique. Tout au plus s’agit-il de "leur logique", c’est à dire d’une logique un peu à part qui consiste à justifier leurs actes. "Il m’a foutu une baffe, je lui ai filé une mandale, c’est logique". Leurs choix ne sont pas non plus raisonnables. Il suffit à chacun d’observer tout ce qu’il fait sans l’avoir choisi et tout ce qu’il fait en sachant qu’il serait plus raisonnable de faire autrement. Quant à la réalité, il s’agit tout juste d’un truc pour faire croire aux autres qu’ils sont en dehors. Ne vous laissez pas prendre à cela.

Ainsi cette rationalité supposée est souvent un obstacle à la connaissance de soi. C’est en son nom que nous éliminons de notre perception toute une partie de notre expérience sensible. C’est pourquoi il est bon de mettre un peu de désordre dans tout cela. Ne craignez rien, il ne s’agit pas d’aller contre la rationalité, mais de la pousser dans ses retranchements et d’être rationnel jusqu’au bout !

Que ceux qui croient aux vies antérieures ne se sentent pas oubliés. Je sais que souvent cette croyance n’est utile que pour se dire "On fera mieux la prochaine fois". Pour le coup, poussons aussi l'irrationalité au bout et rappelons nous que s’il y a une prochaine vie, c’est maintenant qu’elle se prépare.

 

L’objectif de ce numéro n’est pas de définir une, et encore moins la, représentation du monde qu’il faudrait avoir pour accéder à un réel ultime, mais de montrer, y compris à partir d’arguments issus des sciences de la matière, que les mondes des représentations dans lesquels nous vivons sont éminemment réducteurs et nous limitent dans notre manière d’être au monde. Et que donc, nous rendant compte de l’insuffisance de nos représentations, nous pouvons les abandonner pour laisser s’étendre notre vision à d’autres horizons.

Francis Lemaire

 

Je vous livre ce journal en l’état, c’est à dire, bien sûr, inachevé. N’y cherchez pas une trop grande rigueur scientifique, les erreurs sont certainement nombreuses et les théories, bien que méconnues, déjà largement dépassées par de nouvelles vérités scientifiques toutes relatives.

Vous ne trouverez de preuves qu’en les cherchant par vous-même.

Suite - Choisir un titre - Sommaire


Soyez pas vaches !

 

5/06/98

- Si on ne prend pas le train, on reste sur le quai.

- Même s’il faut le prendre en marche ?

- Il est toujours en marche. On est même déjà dedans !

 

9/7/98

C’est comme si vous étiez venu dans une gare et que vous ne sachiez plus pourquoi.

Vous ne savez plus pourquoi vous êtes dans cette gare. Tout d’un coup, vous voyez un train passer. Alors vous vous dites : "tiens, un train passe". Vous en déduisez que vous êtes venu dans cette gare pour voir s’il y avait un train qui passait. Puis un autre passe. Vous en déduisez que vous êtes venu voir s’il y avait des trains qui passaient.

Vous aviez oublié votre rôle dans l’histoire, mais vos déductions vous amènent à vérifier qu’après un train passe un autre train. Votre rôle est de vérifier cela.

La question est de savoir comment vérifier qu’après chaque train, il en passera bien un autre. Cela pourrait être une illusion, il se pourrait très bien que sans vous dans la gare, les trains ne passent plus. C’est bien connu, c’est l’observateur qui fait l’observation. Il se pourrait que les trains ne passent que pour vous.

Arrivé là, vous avez deux déductions possibles :

- Soit vous persistez à croire que votre rôle est de vérifier qu’il y aura un suivant après ce train et vous restez sur le quai sans pouvoir le quitter, pour vérifier qu’il y aura bien un suivant au suivant.

- Soit vous vous souvenez que vous étiez venu à la gare pour prendre un train.

 

Plus loin

Le corps-mémoire, c’est celui qui, éveillé un tant soit peu, finit par nous dire ce que l’on était venu faire dans cette gare.

Le déroulement de la vie nous permet de faire des hypothèses sur notre projet de vie, mais ces hypothèses ne sont pas exactes tant que ce corps-mémoire n’a pas fini de projeter. Et quand il a fini de projeter, on voit le projet, et on voit le projet réalisé. On n’a plus besoin de projet, on sait ce que l’on était venu faire parce que c’est fait. Il n’y a plus rien à faire.

 

Les différents articles de ce journal sont écrits et disposés de manière à ce que le lecteur puisse faire des liens, ses propres liens, déductions et inductions.

Suivre une pensée comme on retrouve des morceaux de tissu déchirés qui restent accrochés aux épineux du désert et tracent une piste aux multiples chemins.

 

L’essentiel n’est pas transmissible, il ne peut qu’être deviné.

Suite - Choisir un titre - Sommaire


Deux axes pour une pédagogie

 

27/06/98

Quels sont les deux axes de cette pédagogie du développement personnel ?

Le premier, on l’a compris avec les numéros précédents, c’est "faire corps avec", changer de stratégie. Face à un événement, interne ou externe, présent, passé ou futur, ne rien faire qui refuse cet événement. Et ce, quel que soit son niveau d'emboîtement dans l’ordre des refus. (Le refus du refus du refus...).

Faire corps avec, c’est un mouvement de l’être, c’est le mouvement qui change radicalement notre attitude d’attachement à une sécurité illusoire. Le reste est affaire de contenus personnels et transpersonnels, de contenus des refus que nous avons choisis pour pouvoir cesser de refuser.

Supposons cela acquis. Je veux dire acquis mentalement, reste à en faire l’expérience et à la poursuivre jusqu’à son terme : Faire corps avec le monde.

Le second consiste à dépasser les obstacles mentaux qui s’opposent à cette expérience. A comprendre, ne serait-ce que mentalement, que notre fonctionnement mental nous enferme. Il intervient donc en premier, mais on s’en rend compte après !

Pour sortir de prison, il faut d’abord s’y rendre, y être. Ensuite, il faut étudier cette prison, chercher à savoir comment en sortir pour enfin se rendre compte que ce qui nous maintient en prison c’est l’idée qu’il y a un dehors.

Le deuxième axe pédagogique est donc l’étude des barreaux dans la perspective de conclure que si nous sommes enfermés, autant que cette prison soit spacieuse et les barreaux un peu plus loin. On conclura ensuite que si on peut déplacer les barreaux un peu plus loin, il n’y a pas de raison de ne pas les repousser à l’infini et au delà. Et le tour est joué !

Mais chut ! Un bon scientifique ne parvient à la conclusion qu’après un long développement (personnel?).

 

"Et c’est un chemin merveilleux ( ) parce que comme on ne peut rien savoir, on est sûr de ne pas se tromper ! On est sûr. On ne peut pas se tromper.

...

On te met tous les obstacles, toutes les difficultés, toutes les complications : tout ce qu’il faut pour que tu apprennes le nouveau mode respiratoire et le nouveau mode ambulatoire et le nouveau mode d’être. Et tu ne peux pas l’inventer, tu ne peux pas le projeter, ce n’est pas possible.

On ne peut pas se tromper, il n’y a pas de route !"

Satprem / La vie sans mort

 

 

On ne dit pas au corps ce qui arrivera. D’ailleurs, c’est très facile à comprendre : si le corps savait d’avance ce qui arrivera, il ferait sûrement des bêtises au lieu d’être très attentif et très... simplement comme ça, non seulement "à l’écoute" (ce qui n’est pas une question d’entendre), mais attentif à l’Impulsion pour faire exactement ce qu’il doit faire - ce qui est voulu de lui - pour tout-tout-tout, jusqu’à la moindre chose : manger, dormir, parler, bouger, tout-tout-tout. Être comme ça tout le temps, tout le temps : attentif à ne rien faire qui ne soit pas ce qui doit être fait.

Mère (25/6/69)

 

Suite - Choisir un titre - Sommaire

 

D’un monde à l’autre [extrait du prochain numéro !]

 

14/07/98

Nous vivons, je vis dans le monde de mes représentations. Je me représente les autres comme des agresseurs potentiels, des gens qui critiquent, qui jugent, et je me sens agressé, critiqué, jugé sans que les autres aient à intervenir.

Même s’ils sont, en plus, réellement agressifs, critiques, jugeants, ils n’ont quasiment pas à intervenir pour que je me sente jugé, en insécurité etc.

Nous vivons dans le monde de nos représentations, dans les représentations de ce qu’il faut faire, de ce qu’il faut être (que ce soit moi ou surmoi), dans la question de savoir comment réagir, quelle solution apporter à tel problème.

Passer d’un monde à l’autre, c’est passer du monde des représentations à un monde sans représentation. C’est abandonner le veau d’or ; se donner l’accès au monde, sans représentation, sans se le représenter, se donner accès au monde tel qu’il se présente.

Quand il se re-présente, il est trop tard. Nous intercalons une présentation ancienne entre nous et la présentation nouvelle et nous sommes pour ainsi dire décalés.

La présentation est toujours nouvelle, elle se vit toujours au présent. La représentation, c’est une scène qu’on se joue. Une représentation de la réalité.

Se représenter, c’est coller de l’ancien sur du nouveau, assimiler le présent au passé.

Nous vivons dans le monde de nos représentations, mais de surcroît, nous refusons certaines de ces représentations, qui sont donc des représentations inconscientes. Et pour atteindre la "vision" du monde sans représentation, il faut d’abord cesser de nier ces représentations inconscientes qui appartiennent pourtant à notre monde des représentations.

Il faut pouvoir accepter toutes les représentations, accepter l’irreprésentable avant d'accéder à l’irreprésenté.

Suite - Choisir un titre - Sommaire


Un rappel sur les origines

 

24/07/98

Il est temps de rappeler que toute cette histoire, ces journaux, cette association sont la continuité du travail commencé au centre de formation. (Voir n°00). C’est la suite de la question sur le projet de vie - et en particulier de cette hypothèse : "Pour sortir de prison, il faut être en prison ; il faut d’abord y rentrer." (Je parle d’une vraie prison avec des cellules, des gardiens, et des barreaux).

C’est à dire, sans nier que c’est le crime ou le délit qui soit la cause d’une arrestation, d’un jugement et d’une incarcération, il y a une autre hypothèse causale, déjà citée : "Pour sortir de prison, il faut d’abord y entrer".

J’ai d’ailleurs repris cette hypothèse pour d’autres situations : "Pour sortir de la confusion, il faut être confus" (voir commentaire). C’est essentiel dans ce travail d’évolution personnelle. Pour arriver au bout du chemin, il faut accepter de cheminer. Pour devenir sage, il faut accepter de ne pas l’être. Pour devenir non-violent, il faut accepter sa violence. Pour sortir de prison, il faut y être entré.

C’est simple, mais c’est indispensable. Nécessaire. Et je m’étonne que ça n’ait pas l’air d’intéresser les éducateurs, formateurs, animateurs, assistantes sociales...

C’est en tous cas à partir de cette hypothèse, entre autres, qu’est venu le questionnement sur le projet de vie.

Si j’ai le projet de sortir de prison, il faut d’abord que j’y entre. Mais évidemment, mon intention consciente ne peut pas être de rentrer en prison, et encore moins de mon propre gré. (A part si vous êtes journalistes, et encore).

Mon projet de vie m’amène donc à vivre ce qui lui est nécessaire. Pour sortir de prison, il faut d’abord que j’y rentre. Pour y rentrer, il faut que je commette un délit ou quelque chose comme ça.

"Pourquoi avez-vous assassiné votre belle-mère ?

- Parce que je ne voyais pas d’autre issue"...

"J’étais enfermé dans un problème et pour sortir de ce problème, je devais rentrer en prison."

Personne ne dit ça, n’est-ce pas ?

 

La plupart du temps, nous concevons les effets comme des causes.

J’ai assassiné ma belle-mère, = cause

donc, j’irai en prison. = effet.

Alors qu’en fait, le seul moyen que j’aie trouvé pour sortir de prison est d’assassiner cette belle-mère.

Je dois sortir de prison, = cause

donc, j’assassine ma belle-mère. = effet.

Notre incapacité à nous représenter le projet de vie comme menant notre vie tient en partie au fait que nous cherchons la plupart du temps des causes dans le passé.

Des causes passées produisent des effets présents. Alors que l’on pourrait tout à fait soutenir l’inverse : Je monte dans ma voiture maintenant pour me rendre à une réunion, tout à l’heure. Il n’y a pas de raison que le futur ne détermine pas au moins autant le présent que ne le fait le passé.

A un autre niveau, d’ailleurs, mais ce n’est pas encore l’objet de ce texte, il n’y a pas de raison de faire de distinction entre présent passé et futur.

Le sage peut se permettre de vivre dans le présent, non pas parce qu’il a abandonné le passé et le futur, mais parce qu’il sont inclus dans le présent. Ce que je fais maintenant, c’est ce qui sera fait dans une seconde. Et je le fais parce que cela doit être fait. Et je peux le faire maintenant parce que ce qui devait être fait à la seconde précédente a été fait. L’évaluation de ce qui aurait dû être fait ou de ce qui devrait l’être n’est pas nécessaire. Elle est contenue dans mon geste.

Mais nous avons tellement besoin de croire que c’est grâce à notre volonté et à notre maîtrise que nous réalisons (quoi, d’ailleurs ?), que nous avons aussi besoin de séparer passé, présent et futur, ce qui nous permet de séparer les causes et de nous croire à l’origine de ces réalisations.

Alors qu’il n’y a pas de cause.

Mais pour sortir de la causalité (qui nous tient !), il faut y entrer, pour sortir du passé, il faut y entrer, pour sortir du futur, il faut y entrer et pour sortir du présent, il faut y rester.

 

Commentaire :

 

Quelquefois, vous ne voyez pas le côté concret de ce que j’écris, alors je vous aide :

Si, parce que vous êtes payés pour ça, vous luttez contre la récidive et que vous vous contentez de dire au sortant de prison : "C’est pas bien ce que tu as fait. Il ne faut plus recommencer. Je vais te donner un petit boulot et tu n’auras plus besoin de recommencer". Vous suivez un raisonnement qui vous semble logique. Jean Valjean a volé du pain parce qu’il avait faim, ce qui a été la cause de son emprisonnement. Donc si je trouve un demi SMIC à ce sortant de prison, il n’aura plus de raison de récidiver. S’il récidive, il n’est pas raisonnable.

Enfin bref, ceux qui ont un peu d’expérience savent que ça ne marche pas, que c’est au contraire une attitude de mépris total. Cela part pourtant d’un bon principe : Pour supprimer l’effet, il faut supprimer la cause. Mais pour supprimer la cause, il faut avoir une bonne idée de là où elle se situe.

Il y a énormément de causes que, personnellement, je ne connais pas et que je ne cite pas, mais il y a aussi des directions dans lesquelles on oublie de chercher. Directions sur lesquelles j’attire l’attention. En particulier, on ignore totalement les causes "matricielles" qui conforment le comportement et lui donnent à se répéter quel que soit l’environnement externe. (Voir n°3 : les états de conscience transpersonnelle)

J’attire l’attention aussi sur la possibilité de causes situées non pas dans le passé mais dans l’avenir, dans mon avenir, dans mon "projet de vie".

Chercher à ne pas ignorer de cause est une manière efficace de penser les problèmes concrets. Par contre, on ne peut pas en tirer de leçon pratique universelle ni de recette simplificatrice. Par souci pratique et paresse, certains pourraient être tentés de dire les choses très concrètement et affirmer que untel a récidivé pour telle raison. Parce qu’il est né aux forceps, par exemple. Ce qui est une affirmation aussi stupide que toutes les autres. Ce n’est dans ce cas qu’une nouvelle croyance qui vient consolider le mur de notre monde des représentations.

Tout cela n’a aucun intérêt si vous n’en faites pas l’expérience. Et cette expérience ne consiste pas à faire un séjour en prison, mais à assouplir son propre monde des représentations (ici représentation des causes de l’incarcération) de manière à - justement - ne pas y enfermer l’autre. A grandir l’espace de ses possibles.

Il est donc fort possible qu’en lisant tout ou partie de ces textes, vous n’arriviez pas à les comprendre, dans le sens habituel de comprendre : à vous les représenter, parce qu’il est bien possible que tout cela se situe en dehors de vos représentations actuelles. C’est ainsi qu’en cherchant à com-prendre des représentations auxquelles vous n’avez pas accès, votre monde s’agrandira.

La lecture de ces textes est donc une manière d’agrandir son expérience et de pouvoir approcher celle de l’autre, y compris s’il ne se la représente pas lui-même. Accepter de ne pas tout comprendre de ne pas toujours pouvoir tout expliquer, c’est se permettre de s’impliquer. Ainsi, pour sortir de la confusion, il faut d’abord accepter d’être confus !

 

Second commentaire :

 

Parallèlement à l’hypothèse exposée plus haut se posait cette question : Si on enlève son travail à un homme est-il encore un être humain ? Y a-t-il une vie après le travail ? La question se pose pour les chômeurs mais aussi pour les retraités. Que reste-t-il du projet de vie quand on lui enlève le projet professionnel ? On peut bien entendu pousser la question plus loin. Que reste-t-il du projet de vie quand on n’a plus la santé. Que reste-t-il du projet de vie quand ce qui pour nous en constituait l’essentiel disparaît ?

C’est une question très concrète : 3 millions de chômeurs et pas de travail pour tout le monde.

Est-ce que ceux qui ne retrouveront pas de travail existent encore ?

Ont-ils encore une existence sociale ?

Peut-on faire l’hypothèse qu’il est possible de survivre socialement à l’absence de travail...(quand on sait que la meilleure façon de tuer un homme, c’est de le payer à ne rien faire.-Félix Leclerc) ?

Peut-on compter sur un projet de vie pour continuer à vivre sa vie ?

Poser la question du projet de vie revient à poser la question : "En quoi suis-je responsable de mon bonheur ?" En quoi, même si on me retire la quasi totalité de ce qui m’importe, puis-je encore mener une vie heureuse ? Ne comptez pas sur moi pour répondre à votre place.

Répondre à cette question consiste certainement à faire la liste de ses dépendances.

Je suis heureux si tu es là, s’il fait beau, si je fais ce voyage, si je peux courir les magasins, si on me complimente, si on m’aime, si toute inquiétude est écartée... Je suis heureux si...

Qu’est-ce qui dépend de moi ? Rien.

Mon bonheur dépend uniquement de conditions extérieures. Si elles ne sont pas réunies, le projet de vie s’effondre.

Alors qu’est-ce que je peux faire pour que ces conditions extérieures me satisfassent ? - "Rien. C’est à elles de changer !" "Et tout ça ne serait pas arrivé si..." Abrégeons là nos souffrances.

Notre but à travers ces écrits, est de parcourir le chemin inverse, de découvrir notre responsabilité actuelle, notre responsabilité, même minime, à chaque instant de notre vie présente et passée.

Petit à petit on dira : "Bon d’accord, je veux bien admettre que les choses auraient pu se passer autrement ou que au moins, j’aurais pu les prendre autrement. Mais tu vas pas me dire, si tout cela est arrivé, c’est bien parce que ma mère, mon père, mes frères et mes sœurs (oh yé). Mais quand même tu vas pas me dire, ma naissance, mes vies antérieures ?

Non je ne te dirai pas, c’est toi qui finiras par dire : "Tout cela était mon projet. Rien d’autre que moi-même n’a été à l’origine de ma vie".

Si c’est pas concret, ça !

Suite - Choisir un titre - Sommaire


Les limites de notre monde des représentations

 

27/08/98

On vit dans le monde de ses représentations.

Et le corps mémoire, notre corps est le moteur, la source de ces représentations.

Il n’y a pas de différence entre représentation et mémoire, ou plutôt, pas de représentation sans mémoire, pas de mémoire sans corps pour percevoir.

On vit dans le monde de ses représentations (voir aussi n°00), cela veut dire qu’on ne vit pas dans le monde.

Malgré notre impression de mener notre vie, on peut se rendre compte que c’est elle qui nous mène. Qu’est-ce qui fait mes choix, qui prend mes décisions ? Je peux toujours dire moi, mais en fait ce sont mes représentations qui décident. Représentation de ce qui est bien et bon, de ce qui est réaliste, de ce qui ne l’est pas, du possible et de l’impossible, de l’acceptable et de l’inacceptable, du correct et de l’incorrect, du normal et de l’anormal, du juste et de l’injuste, du plaisir et du déplaisir.

A partir de mes désirs anciens, oubliés pour certains mais toujours présents et de mes peurs anciennes, oubliées pour certaines mais toujours présentes, j’essaie de vivre dans ma représentation du beau, du bien, du correct etc. en essayant d’éviter ce que je me représente comme laid, inconvenant, mal, douloureux...

Tout cela est filtré.

Je ne vis pas le monde tel qu’il se présente, je vis le monde tel que je me le représente.

Ça, c’est pour la prise d’entrée. Le line in. C’est un point dont nous avons déjà parlé.

Mais il y a aussi une line out sur mon ampli. Je vis dans le monde de mes représentations, cela veut dire aussi que cette mémoire enfouie, ces représentations inconscientes, mon corps mémoire, pour ne pas le nommer est toujours occupé à régler des problèmes qui ne sont plus présents. Il projette sur le monde une représentation du monde dans laquelle il pourra régler ces problèmes anciens, quitte à les créer. Il crée des problèmes là où il n’y a que des solutions. En d’autres termes mon corps génère le monde dans lequel je vis. Il voit des serpents là où il n’y a que des cordes.

Tout cela est très discret, pas moyen de s’en rendre compte puisque l’on vit dedans. En général, on ne le vérifie qu’à la suite d’une grosse crise. C’est à dire d’un événement qui vient perturber notre représentation du monde. Un accident, une maladie, un décès, une perte d’emploi, une rupture nous montrent que certaines représentations inacceptables parviennent à faire irruption dans notre vie. Et à ce moment là, on peut en "profiter" pour se demander si ce monde dans lequel nous vivions, qui paraissait stable et protecteur n’est pas aussi celui qui nous coupe d’un contact direct avec le monde. De là peut naître le désir de quitter le monde des représentations pour entrer dans le monde.

Mais voilà, quitter le monde restreint de nos représentations pour accéder au monde tel qu’il est, c’est accepter de rencontrer l’irreprésentable, ce que je ne peux pas me représenter.

Cet irreprésentable a deux sources.

w Le refoulement : Je ne peux pas me représenter l’insupportable, ce qui met ou a mis ma personne en danger, ce qui pourrait me rappeler que j’ai manqué de sécurité, d’affection, d’amour..., comme faisant partie de l’univers de mon expérience. Je préfère ne pas pouvoir ressentir tout ce qui pourrait me faire accéder à ces représentations. Quelque chose en moi a fait l’expérience que si ça se représentait, je n’y survivrais pas. Donc il m’est devenu impossible de me le représenter consciemment. (Ça se représente sans moi, mais c’est une autre histoire.)

w L’autre origine de l’irreprésentable, ce sont les limitations de notre système de représentation.

Les représentations sont les outils d’une forme de connaissance. Les scientifiques par exemple, se forgent des outils pour décrire la réalité scientifique car celle-ci ne se laisse pas connaître directement. Cela implique que nous ne connaissons de la réalité que ce que nos outils conceptuels nous permettent de nous représenter, cependant que ces outils ne sont eux-mêmes que le fruit de nos représentations. C’est particulièrement facile à remarquer pour les sciences humaines, mais c’est vrai aussi pour les autres.

Nous ne pouvons donc pas nous représenter la totalité de la réalité ni la totalité des liens de causalité qui unissent les événements et les objets. Et ce en partie pour une raison simple qui est que, pour nous représenter tous ces liens, nous serions d’abord obligés de diviser le monde en une infinité de représentations que nous ne pourrions plus maîtriser. Autrement dit, même si le comportement humain est déterminé à 99%, nous ne pouvons pas le prédire par le seul moyen de l’analyse.

Nous avons donc des représentations restreintes de la causalité.

Cela ne nous empêche pourtant pas d’avoir une représentation générale cohérente du monde dans lequel nous vivons, en maintenant l’irreprésentable, ce dont nous ne pouvons nous représenter la cause, en dehors de ce monde. A cet effet, nous créons de la cohérence y compris là où il n’y en a pas, au prix de quelques déformations ou dénis de la réalité. Toutes les actions ou les actes d’une journée sont ainsi justifiés de manière quasi automatique.

La plupart du temps, on peut donner une justification "valable" à nos comportements. Mais si on s’interroge au-delà du superficiel sur l’intention présente dans tel ou tel acte, sur la raison véritable de telle ou telle émotion, on ne pourra rien trouver d’autre que l’intention de maintenir en l’état notre monde des représentations.

Petit exemple :

"Pourquoi avoir fait cette remarque à votre collègue ?

- Parce qu’il n’avait pas fait correctement ce qui lui était demandé.

- Et comment savez-vous qu’il ne l’a pas fait "correctement" ?

- Parce que ce n’est pas comme ça qu’il faut faire.

- Et comment savez-vous que ce n’est pas comme ça qu’il faut faire ?

- Parce que... On ne mélange pas les torchons et les serviettes.

- Et comment savez-vous que l’on ne mélange pas les torchons et les serviettes ?

- Tout le monde sait cela !"

Toutes les évidences de notre monde des représentations nous confirment ce monde et justifient nos actes. Plus, nous sommes tacitement d’accord pour faire comme si nous vivions tous dans le même monde des représentations, pour croire que nous avons les mêmes représentations du monde. Sans nous en rendre compte, nous rencontrons les personnes qui peuvent consolider ce monde et évitons les autres.

Comme on dit, "il y a un monde" entre l’assistante sociale qui n’a aucune expérience personnelle de ce que peut être la pauvreté, qui ne comprend pas pourquoi le RMIste n’a pas suivi ses conseils ou pas respecté le contrat qui selon elle était la solution ou du moins la contrepartie aux efforts qu’elle avait consentis pour l’aider. De son côté, le RMIste ne comprend pas pourquoi l’assistante sociale, qui l’avait pourtant promis, ne veut plus l’aider. Chacun des deux vit dans son monde et se fera confirmer par ses amis ou collègues qu’effectivement "ces gens-là vivent en dehors de la réalité".

Bien. Vous voyez ce que ça donne au niveau des représentations qui sont conscientes ou qui peuvent l’être. Les évidences, les habitudes, les lieux communs s’intercalent entre nous et le monde, entre nous et les autres pour guider nos actes. On ferait mieux d’ailleurs de parler de réactions. Il ne nous reste donc plus qu’à imaginer à quel point nous sommes agis par nos représentations inconscientes d’une part et par ce que nous ne pouvons pas nous représenter, d’autre part : C’est la même chose, mais on l’ignore totalement.

Encore une fois, paradoxalement, pour pouvoir dépasser les limites de ce monde fabriqué de nos représentations dans lequel nous vivons, il faut commencer par les reconnaître et, je n’hésite pas à le dire, à nous les représenter !

Dans ce numéro nous nous attachons à essayer de saisir comment certaines de nos représentations de la causalité maintiennent justement notre monde des représentations dans sa cohérence, laissant à sa porte des émotions inscrites dans notre mémoire, dans notre corps, émotions qui pourtant régissent le cours de notre vie, qu’elles l’orientent en l’attirant ou en le repoussant, comme un aimant.

 

15/12/98

J’insiste un peu sur ce que veut dire vivre dans le monde de ses représentations. Ce n’est pas seulement se faire une idée du monde dans lequel on vit. Ce n’est pas seulement projeter sur le monde l’idée que l’on se fait du monde et le voir comme ça. Non, il s’agit du monde dans lequel on vit, avec des gens, des maisons, des arbres, des voitures, du travail, des maladies, des impôts, tout ce qui compose votre monde. Et si vous aviez d’autres représentations, vous ne vivriez pas dans le même monde avec d’autres représentations de ce monde, vous vivriez dans un autre monde. Pour être concret, vous n’auriez pas la même maison, les mêmes amis, le même travail et pas non plus la même nature autour de vous, sans compter que vous ne rencontreriez pas non plus les mêmes événements. Et donc si vos représentations changent, ou si certaines deviennent conscientes alors qu’elles ne l’étaient pas, vous vivrez dans un autre monde, mais ce sera toujours le monde de vos représentations. La question est bien de quitter le monde des représentations pour rencontrer le monde.

 

Note : En ce sens la phrase : "vivre dans le monde de ses représentations" est équivalente à celle-ci : "Tout ce qui vient à vous, vient à vous parce que vous l’avez attiré"*.

* Swâmi Prajnanpad, cité par Arnaud Desjardins, dans "A la recherche du Soi".

La citation complète est : "Tout ce qui vient à vous, vient à vous parce que vous l’avez attiré. Tout ce qui vient à vous vient à vous comme un défi et une opportunité."


=> Suite du journal : Les dimensions de la causalité - Choisir un titre - Sommaire