Pour mémoire n°4 :
Causalité, quand tu nous tiens ! (1/7)
[ Attention ! Si vous voulez enregistrer ou imprimer, ce numéro du journal est fractionné en sept pages. ]
Quel est donc ce monde où tout à coup, le bourreau et la victime ne font plus quun, où tous les points de vue sont accessibles en même temps, où laffirmation de lun nest pas la négation de lautre ?
A laide de quelle "géographie" parviendrons-nous en ce lieu de nous-mêmes où la guerre peut cesser ?
Editorial
Dans le dernier numéro, nous avons évoqué la psychologie transpersonnelle et le fait que des souvenirs qui a priori ne nous appartiennent pas puissent influencer notre manière dêtre et orienter le cours de notre vie.
Jen vois bien quelques-uns qui gigotent sur leur siège en se disant que rationnellement chacun sait que lon ne peut pas se souvenir de sa naissance, et encore moins davoir vécu avant de vivre. Cest bien connu, on ne peut pas être à la fois mort et vivant. Sous-entendu : "Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain parce que moi, je suis un être rationnel. Mes décisions sont logiques, mes choix raisonnables et la réalité, je sais ce que cest, moi !"
Permettez-moi démettre des doutes. Mon expérience ma permis de vérifier que de nombreux adultes, quel que soit leur niveau social, sont en difficulté devant des problèmes de logique formelle de base et que leurs décisions nont donc rien de logique. Tout au plus sagit-il de "leur logique", cest à dire dune logique un peu à part qui consiste à justifier leurs actes. "Il ma foutu une baffe, je lui ai filé une mandale, cest logique". Leurs choix ne sont pas non plus raisonnables. Il suffit à chacun dobserver tout ce quil fait sans lavoir choisi et tout ce quil fait en sachant quil serait plus raisonnable de faire autrement. Quant à la réalité, il sagit tout juste dun truc pour faire croire aux autres quils sont en dehors. Ne vous laissez pas prendre à cela.
Ainsi cette rationalité supposée est souvent un obstacle à la connaissance de soi. Cest en son nom que nous éliminons de notre perception toute une partie de notre expérience sensible. Cest pourquoi il est bon de mettre un peu de désordre dans tout cela. Ne craignez rien, il ne sagit pas daller contre la rationalité, mais de la pousser dans ses retranchements et dêtre rationnel jusquau bout !
Que ceux qui croient aux vies antérieures ne se sentent pas oubliés. Je sais que souvent cette croyance nest utile que pour se dire "On fera mieux la prochaine fois". Pour le coup, poussons aussi l'irrationalité au bout et rappelons nous que sil y a une prochaine vie, cest maintenant quelle se prépare.
Lobjectif de ce numéro nest pas de définir une, et encore moins la, représentation du monde quil faudrait avoir pour accéder à un réel ultime, mais de montrer, y compris à partir darguments issus des sciences de la matière, que les mondes des représentations dans lesquels nous vivons sont éminemment réducteurs et nous limitent dans notre manière dêtre au monde. Et que donc, nous rendant compte de linsuffisance de nos représentations, nous pouvons les abandonner pour laisser sétendre notre vision à dautres horizons.
Francis Lemaire
Je vous livre ce journal en létat, cest à dire, bien sûr, inachevé. Ny cherchez pas une trop grande rigueur scientifique, les erreurs sont certainement nombreuses et les théories, bien que méconnues, déjà largement dépassées par de nouvelles vérités scientifiques toutes relatives.
Vous ne trouverez de preuves quen les cherchant par vous-même.
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5/06/98
- Si on ne prend pas le train, on reste sur le quai.
- Même sil faut le prendre en marche ?
- Il est toujours en marche. On est même déjà dedans !
9/7/98
Cest comme si vous étiez venu dans une gare et que vous ne sachiez plus pourquoi.
Vous ne savez plus pourquoi vous êtes dans cette gare. Tout dun coup, vous voyez un train passer. Alors vous vous dites : "tiens, un train passe". Vous en déduisez que vous êtes venu dans cette gare pour voir sil y avait un train qui passait. Puis un autre passe. Vous en déduisez que vous êtes venu voir sil y avait des trains qui passaient.
Vous aviez oublié votre rôle dans lhistoire, mais vos déductions vous amènent à vérifier quaprès un train passe un autre train. Votre rôle est de vérifier cela.
La question est de savoir comment vérifier quaprès chaque train, il en passera bien un autre. Cela pourrait être une illusion, il se pourrait très bien que sans vous dans la gare, les trains ne passent plus. Cest bien connu, cest lobservateur qui fait lobservation. Il se pourrait que les trains ne passent que pour vous.
Arrivé là, vous avez deux déductions possibles :
- Soit vous persistez à croire que votre rôle est de vérifier quil y aura un suivant après ce train et vous restez sur le quai sans pouvoir le quitter, pour vérifier quil y aura bien un suivant au suivant.
- Soit vous vous souvenez que vous étiez venu à la gare pour prendre un train.
Plus loin
Le corps-mémoire, cest celui qui, éveillé un tant soit peu, finit par nous dire ce que lon était venu faire dans cette gare.
Le déroulement de la vie nous permet de faire des hypothèses sur notre projet de vie, mais ces hypothèses ne sont pas exactes tant que ce corps-mémoire na pas fini de projeter. Et quand il a fini de projeter, on voit le projet, et on voit le projet réalisé. On na plus besoin de projet, on sait ce que lon était venu faire parce que cest fait. Il ny a plus rien à faire.
Les différents articles de ce journal sont écrits et disposés de manière à ce que le lecteur puisse faire des liens, ses propres liens, déductions et inductions.
Suivre une pensée comme on retrouve des morceaux de tissu déchirés qui restent accrochés aux épineux du désert et tracent une piste aux multiples chemins.
Lessentiel nest pas transmissible, il ne peut quêtre deviné.
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27/06/98
Quels sont les deux axes de cette pédagogie du développement personnel ?
Le premier, on la compris avec les numéros précédents, cest "faire corps avec", changer de stratégie. Face à un événement, interne ou externe, présent, passé ou futur, ne rien faire qui refuse cet événement. Et ce, quel que soit son niveau d'emboîtement dans lordre des refus. (Le refus du refus du refus...).
Faire corps avec, cest un mouvement de lêtre, cest le mouvement qui change radicalement notre attitude dattachement à une sécurité illusoire. Le reste est affaire de contenus personnels et transpersonnels, de contenus des refus que nous avons choisis pour pouvoir cesser de refuser.
Supposons cela acquis. Je veux dire acquis mentalement, reste à en faire lexpérience et à la poursuivre jusquà son terme : Faire corps avec le monde.
Le second consiste à dépasser les obstacles mentaux qui sopposent à cette expérience. A comprendre, ne serait-ce que mentalement, que notre fonctionnement mental nous enferme. Il intervient donc en premier, mais on sen rend compte après !
Pour sortir de prison, il faut dabord sy rendre, y être. Ensuite, il faut étudier cette prison, chercher à savoir comment en sortir pour enfin se rendre compte que ce qui nous maintient en prison cest lidée quil y a un dehors.
Le deuxième axe pédagogique est donc létude des barreaux dans la perspective de conclure que si nous sommes enfermés, autant que cette prison soit spacieuse et les barreaux un peu plus loin. On conclura ensuite que si on peut déplacer les barreaux un peu plus loin, il ny a pas de raison de ne pas les repousser à linfini et au delà. Et le tour est joué !
Mais chut ! Un bon scientifique ne parvient à la conclusion quaprès un long développement (personnel?).
| "Et cest
un chemin merveilleux ( ) parce que comme on ne peut rien
savoir, on est sûr de ne pas se tromper ! On est sûr.
On ne peut pas se tromper. ... On te met tous les obstacles, toutes les difficultés, toutes les complications : tout ce quil faut pour que tu apprennes le nouveau mode respiratoire et le nouveau mode ambulatoire et le nouveau mode dêtre. Et tu ne peux pas linventer, tu ne peux pas le projeter, ce nest pas possible. On ne peut pas se tromper, il ny a pas de route !" Satprem / La vie sans mort |
| On ne dit pas au corps
ce qui arrivera. Dailleurs, cest très facile
à comprendre : si le corps savait davance ce qui
arrivera, il ferait sûrement des bêtises au lieu
dêtre très attentif et très... simplement comme
ça, non seulement "à lécoute" (ce qui
nest pas une question dentendre), mais
attentif à lImpulsion pour faire exactement ce
quil doit faire - ce qui est voulu de lui - pour
tout-tout-tout, jusquà la moindre chose : manger,
dormir, parler, bouger, tout-tout-tout. Être comme ça
tout le temps, tout le temps : attentif à ne rien faire
qui ne soit pas ce qui doit être fait. Mère (25/6/69) |
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Dun monde à lautre [extrait du prochain numéro !]
14/07/98
Nous vivons, je vis dans le monde de mes représentations. Je me représente les autres comme des agresseurs potentiels, des gens qui critiquent, qui jugent, et je me sens agressé, critiqué, jugé sans que les autres aient à intervenir.
Même sils sont, en plus, réellement agressifs, critiques, jugeants, ils nont quasiment pas à intervenir pour que je me sente jugé, en insécurité etc.
Nous vivons dans le monde de nos représentations, dans les représentations de ce quil faut faire, de ce quil faut être (que ce soit moi ou surmoi), dans la question de savoir comment réagir, quelle solution apporter à tel problème.
Passer dun monde à lautre, cest passer du monde des représentations à un monde sans représentation. Cest abandonner le veau dor ; se donner laccès au monde, sans représentation, sans se le représenter, se donner accès au monde tel quil se présente.
Quand il se re-présente, il est trop tard. Nous intercalons une présentation ancienne entre nous et la présentation nouvelle et nous sommes pour ainsi dire décalés.
La présentation est toujours nouvelle, elle se vit toujours au présent. La représentation, cest une scène quon se joue. Une représentation de la réalité.
Se représenter, cest coller de lancien sur du nouveau, assimiler le présent au passé.
Nous vivons dans le monde de nos représentations, mais de surcroît, nous refusons certaines de ces représentations, qui sont donc des représentations inconscientes. Et pour atteindre la "vision" du monde sans représentation, il faut dabord cesser de nier ces représentations inconscientes qui appartiennent pourtant à notre monde des représentations.
Il faut pouvoir accepter toutes les représentations, accepter lirreprésentable avant d'accéder à lirreprésenté.
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24/07/98
Il est temps de rappeler que toute cette histoire, ces journaux, cette association sont la continuité du travail commencé au centre de formation. (Voir n°00). Cest la suite de la question sur le projet de vie - et en particulier de cette hypothèse : "Pour sortir de prison, il faut être en prison ; il faut dabord y rentrer." (Je parle dune vraie prison avec des cellules, des gardiens, et des barreaux).
Cest à dire, sans nier que cest le crime ou le délit qui soit la cause dune arrestation, dun jugement et dune incarcération, il y a une autre hypothèse causale, déjà citée : "Pour sortir de prison, il faut dabord y entrer".
Jai dailleurs repris cette hypothèse pour dautres situations : "Pour sortir de la confusion, il faut être confus" (voir commentaire). Cest essentiel dans ce travail dévolution personnelle. Pour arriver au bout du chemin, il faut accepter de cheminer. Pour devenir sage, il faut accepter de ne pas lêtre. Pour devenir non-violent, il faut accepter sa violence. Pour sortir de prison, il faut y être entré.
Cest simple, mais cest indispensable. Nécessaire. Et je métonne que ça nait pas lair dintéresser les éducateurs, formateurs, animateurs, assistantes sociales...
Cest en tous cas à partir de cette hypothèse, entre autres, quest venu le questionnement sur le projet de vie.
Si jai le projet de sortir de prison, il faut dabord que jy entre. Mais évidemment, mon intention consciente ne peut pas être de rentrer en prison, et encore moins de mon propre gré. (A part si vous êtes journalistes, et encore).
Mon projet de vie mamène donc à vivre ce qui lui est nécessaire. Pour sortir de prison, il faut dabord que jy rentre. Pour y rentrer, il faut que je commette un délit ou quelque chose comme ça.
"Pourquoi avez-vous assassiné votre belle-mère ?
- Parce que je ne voyais pas dautre issue"...
"Jétais enfermé dans un problème et pour sortir de ce problème, je devais rentrer en prison."
Personne ne dit ça, nest-ce pas ?
La plupart du temps, nous concevons les effets comme des causes.
Jai assassiné ma belle-mère, = cause
donc, jirai en prison. = effet.
Alors quen fait, le seul moyen que jaie trouvé pour sortir de prison est dassassiner cette belle-mère.
Je dois sortir de prison, = cause
donc, jassassine ma belle-mère. = effet.
Notre incapacité à nous représenter le projet de vie comme menant notre vie tient en partie au fait que nous cherchons la plupart du temps des causes dans le passé.
Des causes passées produisent des effets présents. Alors que lon pourrait tout à fait soutenir linverse : Je monte dans ma voiture maintenant pour me rendre à une réunion, tout à lheure. Il ny a pas de raison que le futur ne détermine pas au moins autant le présent que ne le fait le passé.
A un autre niveau, dailleurs, mais ce nest pas encore lobjet de ce texte, il ny a pas de raison de faire de distinction entre présent passé et futur.
Le sage peut se permettre de vivre dans le présent, non pas parce quil a abandonné le passé et le futur, mais parce quil sont inclus dans le présent. Ce que je fais maintenant, cest ce qui sera fait dans une seconde. Et je le fais parce que cela doit être fait. Et je peux le faire maintenant parce que ce qui devait être fait à la seconde précédente a été fait. Lévaluation de ce qui aurait dû être fait ou de ce qui devrait lêtre nest pas nécessaire. Elle est contenue dans mon geste.
Mais nous avons tellement besoin de croire que cest grâce à notre volonté et à notre maîtrise que nous réalisons (quoi, dailleurs ?), que nous avons aussi besoin de séparer passé, présent et futur, ce qui nous permet de séparer les causes et de nous croire à lorigine de ces réalisations.
Alors quil ny a pas de cause.
Mais pour sortir de la causalité (qui nous tient !), il faut y entrer, pour sortir du passé, il faut y entrer, pour sortir du futur, il faut y entrer et pour sortir du présent, il faut y rester.
Commentaire :
Quelquefois, vous ne voyez pas le côté concret de ce que jécris, alors je vous aide :
Si, parce que vous êtes payés pour ça, vous luttez contre la récidive et que vous vous contentez de dire au sortant de prison : "Cest pas bien ce que tu as fait. Il ne faut plus recommencer. Je vais te donner un petit boulot et tu nauras plus besoin de recommencer". Vous suivez un raisonnement qui vous semble logique. Jean Valjean a volé du pain parce quil avait faim, ce qui a été la cause de son emprisonnement. Donc si je trouve un demi SMIC à ce sortant de prison, il naura plus de raison de récidiver. Sil récidive, il nest pas raisonnable.
Enfin bref, ceux qui ont un peu dexpérience savent que ça ne marche pas, que cest au contraire une attitude de mépris total. Cela part pourtant dun bon principe : Pour supprimer leffet, il faut supprimer la cause. Mais pour supprimer la cause, il faut avoir une bonne idée de là où elle se situe.
Il y a énormément de causes que, personnellement, je ne connais pas et que je ne cite pas, mais il y a aussi des directions dans lesquelles on oublie de chercher. Directions sur lesquelles jattire lattention. En particulier, on ignore totalement les causes "matricielles" qui conforment le comportement et lui donnent à se répéter quel que soit lenvironnement externe. (Voir n°3 : les états de conscience transpersonnelle)
Jattire lattention aussi sur la possibilité de causes situées non pas dans le passé mais dans lavenir, dans mon avenir, dans mon "projet de vie".
Chercher à ne pas ignorer de cause est une manière efficace de penser les problèmes concrets. Par contre, on ne peut pas en tirer de leçon pratique universelle ni de recette simplificatrice. Par souci pratique et paresse, certains pourraient être tentés de dire les choses très concrètement et affirmer que untel a récidivé pour telle raison. Parce quil est né aux forceps, par exemple. Ce qui est une affirmation aussi stupide que toutes les autres. Ce nest dans ce cas quune nouvelle croyance qui vient consolider le mur de notre monde des représentations.
Tout cela na aucun intérêt si vous nen faites pas lexpérience. Et cette expérience ne consiste pas à faire un séjour en prison, mais à assouplir son propre monde des représentations (ici représentation des causes de lincarcération) de manière à - justement - ne pas y enfermer lautre. A grandir lespace de ses possibles.
Il est donc fort possible quen lisant tout ou partie de ces textes, vous narriviez pas à les comprendre, dans le sens habituel de comprendre : à vous les représenter, parce quil est bien possible que tout cela se situe en dehors de vos représentations actuelles. Cest ainsi quen cherchant à com-prendre des représentations auxquelles vous navez pas accès, votre monde sagrandira.
La lecture de ces textes est donc une manière dagrandir son expérience et de pouvoir approcher celle de lautre, y compris sil ne se la représente pas lui-même. Accepter de ne pas tout comprendre de ne pas toujours pouvoir tout expliquer, cest se permettre de simpliquer. Ainsi, pour sortir de la confusion, il faut dabord accepter dêtre confus !
Second commentaire :
Parallèlement à lhypothèse exposée plus haut se posait cette question : Si on enlève son travail à un homme est-il encore un être humain ? Y a-t-il une vie après le travail ? La question se pose pour les chômeurs mais aussi pour les retraités. Que reste-t-il du projet de vie quand on lui enlève le projet professionnel ? On peut bien entendu pousser la question plus loin. Que reste-t-il du projet de vie quand on na plus la santé. Que reste-t-il du projet de vie quand ce qui pour nous en constituait lessentiel disparaît ?
Cest une question très concrète : 3 millions de chômeurs et pas de travail pour tout le monde.
Est-ce que ceux qui ne retrouveront pas de travail existent encore ?
Ont-ils encore une existence sociale ?
Peut-on faire lhypothèse quil est possible de survivre socialement à labsence de travail...(quand on sait que la meilleure façon de tuer un homme, cest de le payer à ne rien faire.-Félix Leclerc) ?
Peut-on compter sur un projet de vie pour continuer à vivre sa vie ?
Poser la question du projet de vie revient à poser la question : "En quoi suis-je responsable de mon bonheur ?" En quoi, même si on me retire la quasi totalité de ce qui mimporte, puis-je encore mener une vie heureuse ? Ne comptez pas sur moi pour répondre à votre place.
Répondre à cette question consiste certainement à faire la liste de ses dépendances.
Je suis heureux si tu es là, sil fait beau, si je fais ce voyage, si je peux courir les magasins, si on me complimente, si on maime, si toute inquiétude est écartée... Je suis heureux si...
Quest-ce qui dépend de moi ? Rien.
Mon bonheur dépend uniquement de conditions extérieures. Si elles ne sont pas réunies, le projet de vie seffondre.
Alors quest-ce que je peux faire pour que ces conditions extérieures me satisfassent ? - "Rien. Cest à elles de changer !" "Et tout ça ne serait pas arrivé si..." Abrégeons là nos souffrances.
Notre but à travers ces écrits, est de parcourir le chemin inverse, de découvrir notre responsabilité actuelle, notre responsabilité, même minime, à chaque instant de notre vie présente et passée.
Petit à petit on dira : "Bon daccord, je veux bien admettre que les choses auraient pu se passer autrement ou que au moins, jaurais pu les prendre autrement. Mais tu vas pas me dire, si tout cela est arrivé, cest bien parce que ma mère, mon père, mes frères et mes surs (oh yé). Mais quand même tu vas pas me dire, ma naissance, mes vies antérieures ?
Non je ne te dirai pas, cest toi qui finiras par dire : "Tout cela était mon projet. Rien dautre que moi-même na été à lorigine de ma vie".
Si cest pas concret, ça !
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Les limites de notre monde des représentations
27/08/98
On vit dans le monde de ses représentations.
Et le corps mémoire, notre corps est le moteur, la source de ces représentations.
Il ny a pas de différence entre représentation et mémoire, ou plutôt, pas de représentation sans mémoire, pas de mémoire sans corps pour percevoir.
On vit dans le monde de ses représentations (voir aussi n°00), cela veut dire quon ne vit pas dans le monde.
Malgré notre impression de mener notre vie, on peut se rendre compte que cest elle qui nous mène. Quest-ce qui fait mes choix, qui prend mes décisions ? Je peux toujours dire moi, mais en fait ce sont mes représentations qui décident. Représentation de ce qui est bien et bon, de ce qui est réaliste, de ce qui ne lest pas, du possible et de limpossible, de lacceptable et de linacceptable, du correct et de lincorrect, du normal et de lanormal, du juste et de linjuste, du plaisir et du déplaisir.
A partir de mes désirs anciens, oubliés pour certains mais toujours présents et de mes peurs anciennes, oubliées pour certaines mais toujours présentes, jessaie de vivre dans ma représentation du beau, du bien, du correct etc. en essayant déviter ce que je me représente comme laid, inconvenant, mal, douloureux...
Tout cela est filtré.
Je ne vis pas le monde tel quil se présente, je vis le monde tel que je me le représente.
Ça, cest pour la prise dentrée. Le line in. Cest un point dont nous avons déjà parlé.
Mais il y a aussi une line out sur mon ampli. Je vis dans le monde de mes représentations, cela veut dire aussi que cette mémoire enfouie, ces représentations inconscientes, mon corps mémoire, pour ne pas le nommer est toujours occupé à régler des problèmes qui ne sont plus présents. Il projette sur le monde une représentation du monde dans laquelle il pourra régler ces problèmes anciens, quitte à les créer. Il crée des problèmes là où il ny a que des solutions. En dautres termes mon corps génère le monde dans lequel je vis. Il voit des serpents là où il ny a que des cordes.
Tout cela est très discret, pas moyen de sen rendre compte puisque lon vit dedans. En général, on ne le vérifie quà la suite dune grosse crise. Cest à dire dun événement qui vient perturber notre représentation du monde. Un accident, une maladie, un décès, une perte demploi, une rupture nous montrent que certaines représentations inacceptables parviennent à faire irruption dans notre vie. Et à ce moment là, on peut en "profiter" pour se demander si ce monde dans lequel nous vivions, qui paraissait stable et protecteur nest pas aussi celui qui nous coupe dun contact direct avec le monde. De là peut naître le désir de quitter le monde des représentations pour entrer dans le monde.
Mais voilà, quitter le monde restreint de nos représentations pour accéder au monde tel quil est, cest accepter de rencontrer lirreprésentable, ce que je ne peux pas me représenter.
Cet irreprésentable a deux sources.
w Le refoulement : Je ne peux pas me représenter linsupportable, ce qui met ou a mis ma personne en danger, ce qui pourrait me rappeler que jai manqué de sécurité, daffection, damour..., comme faisant partie de lunivers de mon expérience. Je préfère ne pas pouvoir ressentir tout ce qui pourrait me faire accéder à ces représentations. Quelque chose en moi a fait lexpérience que si ça se représentait, je ny survivrais pas. Donc il mest devenu impossible de me le représenter consciemment. (Ça se représente sans moi, mais cest une autre histoire.)
w Lautre origine de lirreprésentable, ce sont les limitations de notre système de représentation.
Les représentations sont les outils dune forme de connaissance. Les scientifiques par exemple, se forgent des outils pour décrire la réalité scientifique car celle-ci ne se laisse pas connaître directement. Cela implique que nous ne connaissons de la réalité que ce que nos outils conceptuels nous permettent de nous représenter, cependant que ces outils ne sont eux-mêmes que le fruit de nos représentations. Cest particulièrement facile à remarquer pour les sciences humaines, mais cest vrai aussi pour les autres.
Nous ne pouvons donc pas nous représenter la totalité de la réalité ni la totalité des liens de causalité qui unissent les événements et les objets. Et ce en partie pour une raison simple qui est que, pour nous représenter tous ces liens, nous serions dabord obligés de diviser le monde en une infinité de représentations que nous ne pourrions plus maîtriser. Autrement dit, même si le comportement humain est déterminé à 99%, nous ne pouvons pas le prédire par le seul moyen de lanalyse.
Nous avons donc des représentations restreintes de la causalité.
Cela ne nous empêche pourtant pas davoir une représentation générale cohérente du monde dans lequel nous vivons, en maintenant lirreprésentable, ce dont nous ne pouvons nous représenter la cause, en dehors de ce monde. A cet effet, nous créons de la cohérence y compris là où il ny en a pas, au prix de quelques déformations ou dénis de la réalité. Toutes les actions ou les actes dune journée sont ainsi justifiés de manière quasi automatique.
La plupart du temps, on peut donner une justification "valable" à nos comportements. Mais si on sinterroge au-delà du superficiel sur lintention présente dans tel ou tel acte, sur la raison véritable de telle ou telle émotion, on ne pourra rien trouver dautre que lintention de maintenir en létat notre monde des représentations.
Petit exemple :
"Pourquoi avoir fait cette remarque à votre collègue ?
- Parce quil navait pas fait correctement ce qui lui était demandé.
- Et comment savez-vous quil ne la pas fait "correctement" ?
- Parce que ce nest pas comme ça quil faut faire.
- Et comment savez-vous que ce nest pas comme ça quil faut faire ?
- Parce que... On ne mélange pas les torchons et les serviettes.
- Et comment savez-vous que lon ne mélange pas les torchons et les serviettes ?
- Tout le monde sait cela !"
Toutes les évidences de notre monde des représentations nous confirment ce monde et justifient nos actes. Plus, nous sommes tacitement daccord pour faire comme si nous vivions tous dans le même monde des représentations, pour croire que nous avons les mêmes représentations du monde. Sans nous en rendre compte, nous rencontrons les personnes qui peuvent consolider ce monde et évitons les autres.
Comme on dit, "il y a un monde" entre lassistante sociale qui na aucune expérience personnelle de ce que peut être la pauvreté, qui ne comprend pas pourquoi le RMIste na pas suivi ses conseils ou pas respecté le contrat qui selon elle était la solution ou du moins la contrepartie aux efforts quelle avait consentis pour laider. De son côté, le RMIste ne comprend pas pourquoi lassistante sociale, qui lavait pourtant promis, ne veut plus laider. Chacun des deux vit dans son monde et se fera confirmer par ses amis ou collègues queffectivement "ces gens-là vivent en dehors de la réalité".
Bien. Vous voyez ce que ça donne au niveau des représentations qui sont conscientes ou qui peuvent lêtre. Les évidences, les habitudes, les lieux communs sintercalent entre nous et le monde, entre nous et les autres pour guider nos actes. On ferait mieux dailleurs de parler de réactions. Il ne nous reste donc plus quà imaginer à quel point nous sommes agis par nos représentations inconscientes dune part et par ce que nous ne pouvons pas nous représenter, dautre part : Cest la même chose, mais on lignore totalement.
Encore une fois, paradoxalement, pour pouvoir dépasser les limites de ce monde fabriqué de nos représentations dans lequel nous vivons, il faut commencer par les reconnaître et, je nhésite pas à le dire, à nous les représenter !
Dans ce numéro nous nous attachons à essayer de saisir comment certaines de nos représentations de la causalité maintiennent justement notre monde des représentations dans sa cohérence, laissant à sa porte des émotions inscrites dans notre mémoire, dans notre corps, émotions qui pourtant régissent le cours de notre vie, quelles lorientent en lattirant ou en le repoussant, comme un aimant.
15/12/98
Jinsiste un peu sur ce que veut dire vivre dans le monde de ses représentations. Ce nest pas seulement se faire une idée du monde dans lequel on vit. Ce nest pas seulement projeter sur le monde lidée que lon se fait du monde et le voir comme ça. Non, il sagit du monde dans lequel on vit, avec des gens, des maisons, des arbres, des voitures, du travail, des maladies, des impôts, tout ce qui compose votre monde. Et si vous aviez dautres représentations, vous ne vivriez pas dans le même monde avec dautres représentations de ce monde, vous vivriez dans un autre monde. Pour être concret, vous nauriez pas la même maison, les mêmes amis, le même travail et pas non plus la même nature autour de vous, sans compter que vous ne rencontreriez pas non plus les mêmes événements. Et donc si vos représentations changent, ou si certaines deviennent conscientes alors quelles ne létaient pas, vous vivrez dans un autre monde, mais ce sera toujours le monde de vos représentations. La question est bien de quitter le monde des représentations pour rencontrer le monde.
Note : En ce sens la phrase : "vivre dans le monde de ses représentations" est équivalente à celle-ci : "Tout ce qui vient à vous, vient à vous parce que vous lavez attiré"*.
* Swâmi Prajnanpad, cité par Arnaud Desjardins, dans "A la recherche du Soi".
La citation complète est : "Tout ce qui vient à vous, vient à vous parce que vous lavez attiré. Tout ce qui vient à vous vient à vous comme un défi et une opportunité."
=> Suite du journal : Les dimensions de la causalité - Choisir un titre - Sommaire