Le Corps Mémoire

Association pour une pédagogie du développement personnel

Pour mémoire n°0 :

La mémoire corporelle au service du projet de vie

Une approche pédagogique du développement personnel

A l'origine, ce texte avait été écrit pour préparer une conférence qui a eu lieu en 1997. Il est d'abord paru dans ce qui a été l'ancêtre du journal, d'où l'appellation de numéro zéro. Bien qu'il n'ait pas été destiné à être lu par d'autres puisqu'il s'agissait avant tout de la trame d'un exposé, j'estime qu'il peut faciliter grandement la compréhension des autres numéros du journal. C'est pourquoi, après de nouvelles retouches, je vous le livre ici.
Les notes de bas de page sont liées au texte et réciproquement.

Francis Lemaire

Quelques repères :

Introduction : Origine de la question

  1. Mémoire biographique et répétition.
    1. Exemple 1 : " Je ne veux pas qu’on m’abandonne "
    2. Exemple 2 : " je ne supporte pas d’être rejeté "
    3. Exemple 3 : " Je ne veux plus être trahi "
    4. Mécanismes de reproduction
    5. Remarque : (Hypothèse d’un transfert généralisé).
    6. Conclusion
  2. La mémoire du projet de vie
    1. La mémoire ne commence pas avec l'acquisition du langage
    2. La mémoire ne commence pas non plus avec la naissance
    3. La mémoire ne se limite pas à notre individualité
  3. Comment changer ?
    1. Suivre l'émotion, l'accepter pour s'en libérer
    2. Les approches thérapeuttiques
      1. La psychanalyse
      2. Les thérapies à médiation corporelle
    3. L'approche pédagogique
    4. Un changement qui s'étend
  4. Conclusion

 

LA MEMOIRE CORPORELLE AU SERVICE DU PROJET DE VIE

 

Introduction : Origine de la question :

J'ai commencé à me poser la question du projet de vie, avec d'autres, alors que j'étais responsable pédagogique d'un organisme de formation qui recevait principalement des publics en difficulté d’insertion professionnelle, c’est à dire des personnes de faible niveau de qualification, des illettrés, des sortants de prison, des demandeurs d’emploi de longue durée.

Face à ces personnes, il n'est pas question de se voiler la face et de faire comme si tout allait s'arranger du simple fait de leur présence en formation. Ni elles ni nous ne l'aurions supporté. Il n'en restait pas moins que sans vouloir changer la face du monde ni faire de miracles, nous étions décidé à faire tout ce qui était en notre pouvoir pour aider à l'insertion professionnelle.

Qu'est ce qui était en notre pouvoir et sur quoi agir ?

C'était cela la question de départ. Cette question m'a amené de réponses en réponses bien loin de la surface des apparences. Dans un premier temps, c'est d'elle que nous repartirons.

Si les gens ne trouvent pas d’emploi, on le sait, il y a des causes économiques et sociologiques mais il y en a aussi d’autres qui tiennent à la personne elle-même. Pratiquement, en ce qui concerne la formation, on n’agit qu’à ce dernier niveau, soit en donnant une nouvelle qualification, soit en permettant un changement d'attitude. Qu'il soit bien entendu que ces actions de formation doivent éviter un travers pourtant très répandu (dit ou non dit) et s'exprimant ainsi : " si vous ne trouvez pas de boulot, c’est de votre faute " ; parce que les autres causes, celles qui ne sont pas liées à l'individu, sont bien plus importantes.

Je passe rapidement sur certains aspects qualifiants de la formation parce qu’il apparaît très vite en matière de réinsertion que c’est sur l’attitude qu’il faut travailler. Attitude qui se traduit le plus couramment au départ par ces mots : " Si on me donne un emploi, je veux bien le prendre " . Or, si on veut trouver un emploi, il faut le chercher. Mais les gens que nous recevions avaient perdu espoir. Ils avaient depuis longtemps "appris" que l’emploi n’était pas pour eux (tout le monde le leur faisait comprendre) et en rechercher un les mettait en échec et en conflit avec eux-mêmes.

Ils étaient dans une position d’attente. " Vouloir quelque chose est inutile, donc j’attends ". Pour ce type de public, la formation s’appelle une mobilisation…sur un projet professionnel. Et dans la pratique on se rend bien compte que travailler le projet professionnel est nécessaire, mais pas suffisant. Ce n'est pas seulement le manque d'information sur les professions, sur le bassin d'emploi ou le manque de techniques de recherche d'emploi qui empêche la mobilisation des énergies.

Paradoxalement, ce n’est pas parce qu’on n’a pas de qualification, qu’il faut se présenter en disant qu’on est prêt à faire n’importe quoi. Au contraire, il faut avoir une stratégie de recherche, il faut pouvoir montrer en quoi on est motivé pour un emploi précis, argumenter sur le fait que l'on sera capable de le tenir etc. On ne peut pas inventer tout cela le jour de l'entretien. Cette stratégie, cette argumentation reposent sur des valeurs personnelles qu'il faut connaître et interrogent le projet de vie. C'est ce projet là qui peut mobiliser sur un projet professionnel.

C’est ici que nous entrons dans notre sujet.

Pour certains, c’est le projet de vie qui était en panne ou qui n’avait jamais réussi à se faire entendre. Du style : " J’attends que tu fasses quelque chose pour moi " ; " J’attends d’être aimé(e) " ; ou " J’attends que le passé change ou que le passé revienne ". " Si ma boîte n’avait pas fermé, j’aurais encore du boulot". Face à une situation antérieure, inacceptable affectivement, le projet de vie s'est arrêté. Arrêté dans l'espoir qu'attendre pourrait changer cette situation plus ou moins lointaine. Mais, dans le présent, on ne peut pas réparer le passé, on peut simplement changer de décision : " j’arrête d’attendre ".

D’autres ont un chemin qui passe par la prison, par la drogue, par l’errance, par la déchéance. Ils manifestent un tel besoin de faire reconnaître la souffrance qu'ils portent que c'est au prix de la destruction de leur vie parfois, qu'ils tentent de se faire entendre. Là encore, aussi étrange que cela puisse paraître, c’est le projet de vie qui se manifeste, dans le sens où, malgré les apparences destructrices, c’est une manière d’essayer de trouver une solution que d'aller vers les problèmes, C'est une manière de dire son besoin d'aide que de le montrer. Paradoxalement, et bien qu'il ne soit pas habituel d'adopter ce point de vue, il arrive qu’aller en prison, ce soit une manière de se mettre en position d’en sortir !

Il y a donc deux manières de comprendre ce que veut dire " projet de vie " : D’une part c’est : " ce que je veux faire de ma vie " et je ne le sais pas toujours, d’autre part, c’est aussi " ce que ma vie fait de moi ". Mais, on verra qu’elles se rejoignent.

Ce soir, nous allons essayer de voir ensemble comment la mémoire et, en particulier la mémoire corporelle nous guide sur le chemin sinueux des retrouvailles avec notre projet de vie.

 

Mémoire biographique et répétition.

Exemple 1 : " Je ne veux pas qu’on m’abandonne "

Si un enfant a été abandonné, qu’aucune parole ne lui a été donnée sur cette situation pour la lui rendre acceptable, (du moins autant que possible), il va tout le temps avoir peur que le monde ne s’évanouisse autour de lui, il ou elle va avoir peur d’être quitté(e). Mais cette peur risque d’être insupportable pour l’autre, les autres : jalousies, scènes, questions incessantes : "où vas-tu" ? etc. L’autre peut finir par en avoir assez et par le quitter. C’est à dire par réaliser ce dont il avait le plus peur. La peur nous met en situation de vivre ce dont nous avons peur.

Pour bien comprendre que ce n’est pas l’attitude des parents qui est en jeux, le même comportement pourrait se produire chez quelqu’un qui a perdu jeune un de ses parents.

Exemple 2 : " je ne supporte pas d’être rejeté "

Quelqu’un qui a le sentiment d’avoir été rejeté, va rechercher avec avidité les contacts, mais en même temps, être accueilli lui est insupportable, être aimé aussi, parce que c’est le signal (appris) d’un rejet prochain : " à chaque fois qu’on m’aime c’est pour me rejeter ".

Il y a prédiction. La personne va apporter la preuve scientifique qu’elle ne peut qu’être rejetée. Consciemment ou inconsciemment, elle va tester : "Suis-je encore acceptée si je ne respecte pas mes engagements, si je ne respecte pas l’autre, si je lui fais du mal, si je deviens délinquant, si je me drogue, si je me détruis ?"

Jusqu’au moment ou l’autre dit par exemple : " Je ne peux pas continuer avec toi si tu ne me respectes pas ". Et voilà la preuve : " Tu vois bien que tu ne m’aimais pas, je le savais depuis le début. ". Nous trouvons dans le monde la confirmation de notre monde.

Exemple 3 : " Je ne veux plus être trahi "

Pas la peine d’aller chercher des exemples trop loin chez les autres… Chacun peut se souvenir des premières amours, des premières promesses, des premières trahisons. Pas besoin de chercher longtemps pour se souvenir d’un jour où l’on a dit " plus jamais ça ".

" Plus jamais ça ", cela veut dire quelquefois que l’on se prive de quelque chose qui peut être bon. Si on s’est senti trahi, on peut devenir méfiant, alors, on ne peut plus faire confiance, et, du coup, on ne rencontre plus jamais quelqu’un en qui avoir confiance, alors qu’on n’arrête pas de le chercher. Dans cette représentation, le monde est peuplé d’êtres qui ne sont pas dignes de confiance.

On se dit : " Je ne veux plus vivre cela ", mais dans " Je ne veux plus vivre… cela ", il y a " Je ne veux plus vivre ", et là il y a un risque de confusion avec : " Je ne veux pas sentir que ça me dérange " et c’est tout à fait différent.

Mécanismes de reproduction

Tout cela pour dire que, quand on a vécu une situation inacceptable, (et quelquefois, il en allait de la survie de la personne), le fait de ne pas accepter, = d’essayer de mettre à distance l'émotion, d’essayer d’éviter que cela se reproduise forme une sorte d’appel à une situation répétitive.

Il y a une sorte de transfert d’une situation antérieure - qu’on n’a pas bien résolue, qu’on n’a pas comprise parce qu’on n’en avait pas les moyens à l’époque, dont on ne se souvient que vaguement ou pas du tout – dans la vie présente (et souvent dans la vie quotidienne) mais on ne relie pas les deux, dans un premier temps. On vit simplement dans un monde où les choses se passent " comme ça " c’est à dire telles qu’on se les représente. En fait la mémoire n’enregistre pas, par exemple : " aujourd’hui, maman ne peut pas s’occuper de moi, elle est soucieuse, etc". ; mais : "le monde est rejetant et moi, je suis (re)jetable".

Notre perception du monde est filtrée par l’expérience que nous en avons. Certains vont percevoir, à la suite de leurs premières expériences, que le monde est un enfer et qu’on ne peut pas s’en sortir, quoi qu’on fasse. Ou bien que le monde est une jungle et qu’il faut se battre pour survivre. On voit bien là deux types d’ " être-au-monde " différents, deux personnalités qui sont apprises en fait.

Le monde n’est pas passif, il va réagir, comme nous l’avons vu dans les exemples, dans le sens de la confirmation de notre représentation et donc de son renforcement. (Tout simplement parce qu’il occupe l’espace émotionnel que je laisse en friche, que je ne veux pas habiter). En ce sens on ne peut pas simplement dire que l’on se représente le monde dans lequel on vit, il faut surtout remarquer que l’on vit dans le monde tel que l’on se le représente.

Remarque : (Hypothèse d’un transfert généralisé).

Ce n’est pas que dans le domaine des difficultés individuelles que cette relation au monde fonctionne. Au niveau collectif, c’est la même chose. Si la science interroge le monde en le considérant comme une machine à vapeur, elle obtiendra des réponses en termes mécaniques ou de régulation de système ; qui ne seront pas fausses. Si la psychologie considère l’homme comme une machine à traiter de l’information, elle aura aussi confirmation de ses hypothèses.

Ce qui est amusant, c’est de considérer l’ensemble du mouvement : Même dans une conception uniquement matérialiste du monde, on peut se rendre compte que l’homme fait tout pour réduire ce qui le sépare de " lui-même ". Il crée des moyens de transport de plus en plus rapides, des voies de communication, des réseaux d’informations. En fait il cherche à être partout, informé de tout et tout de suite. Il cherche les moyens de réduire l’espace et le temps. Il cherche l’unité du monde, sauf que pour cela, il l’a d’abord découpé en morceaux, et considère ceux-ci comme des objets que l’on peut manipuler. Si l’on fait la même chose avec les personnes, on les considère comme des objets séparés, et, malgré l’Internet, on aura toujours autant de mal à entrer dans un contact avec son voisin.

Premières conclusions

Malgré l’interprétation des comportements qui est faite parfois, ou plutôt les jugements négatifs que l’on peut porter sur certaines personnes (si, si, ça arrive, ne nous le cachons pas !), je suis persuadé que ces personnes font ce qu’elles peuvent pour changer ou pour ne pas retrouver certaines situations qu’elles ne trouvent pas agréables. Ce qui ne fonctionne pas, ce sont les moyens qu’elles prennent pour y parvenir : mettre à distance, éviter le contact avec la racine émotionnelle, se couper de ce qui peut rappeler une situation, tenter d’oublier, ne sont pas de bonnes solutions pour se débarrasser d’une blessure ou pour la faire cicatriser. Ignorer ses blessures, c’est rester vulnérable. C’est en les acceptant que l’on peut commencer à les panser.

Cela n’est déjà pas simple si l’on est conscient de ce qui blesse, mais la plupart du temps, ces blessures sont inconscientes. Inconscientes, cela veut dire que la conscience n’a pas accès à ces informations, à la mémoire du vécu qui a blessé. On ignore le plus souvent les raisons qui nous poussent à agir de telle ou telle manière. Cette notion d’inconscient n’est pas toujours facile à imaginer : l’inconscient, c’est l’autre, moi j’ai conscience de tout… ce dont j’ai conscience !

Alors, paradoxalement, les répétitions, même si elles donnent le sentiment d’être une marionnette, d’être le jouet de forces qui nous dépassent, sont à chaque fois l’occasion de mieux faire connaissance avec soi-même et de trouver une solution qui conviendra mieux.

On peut dire que notre projet de vie, la trace de nos choix successifs, ce qui fait que nous nous orientons dans une direction plutôt que dans une autre, que nous allons vers telle personne plutôt que vers telle autre…, nous mène là où nous avons la possibilité de changer, d'évoluer.

Et ça, c’est important pour chacun d’entre nous, quand ça va mal, qu’on n’a pas le moral, quand on se sent dépassé par les difficultés qu’on rencontre (au niveau professionnel ou relationnel ou de sa santé ) ou qu’on se demande tout d’un coup ce que l’on fait dans cette vie, de savoir que malgré tout, c’est aussi la possibilité d’une évolution. Attention, je ne viens pas de dire qu’il faut se résigner. Cela ne veut pas dire accepter et subir, mais accepter d’être touché vraiment, au lieu de faire semblant d’être au-dessus de tout cela.

Pour résumer :

On voit que, dans ces conditions, le projet de vie est mené par les émotions que l’on cherche à éviter. Le phénomène va en s’amplifiant, et d’une certaine manière, c’est une chance : parce que cela donne l’occasion de changer. A un moment on s’aperçoit bien que cette solution : " éviter ", éviter de ressentir, éviter les situations où l’on pourrait re-sentir, éviter les situations qui pourraient nous rappeler les situations qui… etc. ne suffit pas.

A force d’éviter, le champ d’exploration se rétrécit sérieusement.

Là , on a la possibilité de dire " ça suffit ". " je ne souhaite plus vivre comme cela, je souhaite que cela change ".

- Seul, on peut décider de changer, mais la plupart du temps, ce ne sera pas un changement de même niveau. Il y a un risque de changement qu’on s’impose rationnellement, mais pas un changement d’attitude à partir de l’acceptation de ses souffrances anciennes.

- Accompagné, il est possible de véritablement redécider c'est à dire d’accepter l’inacceptable comme s’étant véritablement produit, réalisé ; ne pas nier la force qui a pu nous submerger.

Cette acceptation n’est pas résignation, cela ne veut pas dire subir – on voit que l’on subit bien plus en n’acceptant pas – c’est plutôt cesser de nier : " oui, j’ai été touché, et ça me touche encore ", plutôt que " non, ça ne me touche pas et ça ne me touchera plus jamais " ; parce que là on se coupe d’une partie de notre sensibilité.

Ce n’est pas non plus s’adapter à l’intenable, cela peut être rejeter ce dont on ne veut plus, mais accepter de reconnaître qu’on a du le subir à une époque.

On peut déjà retenir à ce niveau l’idée d’être touché, d’accepter d’être touché, et de s’orienter vers sa sensation, de choisir d’aller vers… ou non.

 

La mémoire du projet de vie

Nous en sommes restés, pour l’instant, au niveau du souvenir qui pouvait être conscient ou inconscient, mais sur lequel il pouvait y avoir des mots dès le départ pour décrire la situation.(C’est un souvenir qui peut être stocké sous une forme verbale et conceptuelle).

Mais on peut facilement se rendre compte qu’on a pu être touché par des événements ou des situations, ou une manière d’être bien avant de pouvoir parler.

Il n’y a pas de raison de limiter la mémoire à l’acquisition du langage. Ce n’est pas parce qu’un bébé ne parle pas qu’il ne sent rien ! Il sent non seulement le contact physique, mais aussi la qualité de ce contact, le contact par la parole, par le regard, par tous les sens… et même plus, il a un sentiment pour la situation : sa situation à lui dans sa famille ou ce qui lui sert de famille : être abandonné pour reprendre l’exemple de tout à l’heure. Mais aussi le sentiment d’être un enjeu entre les parents dans les situations de conflit, ou par rapport à un divorce, le sentiment d’avoir été désiré ou pas, d’avoir été attendu en tant que garçon ou fille…

Il n’y a pas de raison non plus que la sensation n’atteigne pas le fœtus pendant qu’il est dans le ventre de sa mère.

Ces sensations ne sont pas codées de la même manière, pas codées de manière verbale, au niveau cortical, mais au niveau d’une inscription corporelle, de l’attitude corporelle, de l’attitude face à la vie.

Si le bébé est comprimé, si la mère ne lui donne pas d’espace parce qu’elle ne lui fait pas de place dans sa vie, dans son couple ou dans sa famille, …Il en sera marqué, même s’il n’a pas accès à une description, à un souvenir, il y a une mémoire de la configuration et d’un ensemble des sens actifs : en particulier le toucher qui est le premier des sens et qui permet, dès le début l’orientation : se tourner vers ou aussi se détourner, qui permet le premier sentiment de ce qui est bon pour soi.

Le bébé à venir sent très bien la peur de le perdre, ou à l’inverse, l’envie que la grossesse se termine (sa position dans le giron maternel ne sera pas la même), il sent le danger, le stress, mais aussi la sécurité, le calme, la présence, l’accueil.

Tout cela a une histoire qui remonte à avant sa conception, voire même la conception de ses parents. Cette histoire n’est pas perçue ne tant que telle, mais elle est signifiée.

Le projet de vie de l’enfant ça a d’abord été celui des parents d’avoir un enfant !

Il n’y a pas de raison que ces mémoires n’influencent pas le projet de vie de la même manière que la mémoire verbale, en induisant (pour ce qui est négatif), des angoisses, des difficultés de contact, un manque de confiance en soi, une perception du monde comme dangereux, la sensation d’être retenu, etc.

Par les mêmes mécanismes de reproduction, ces mémoires se traduisent dans la vie courante.

La différence réside dans l’accès à la mémoire :

- C’est une mémoire forcément inconsciente.

- C’est par un revécu que la mémoire sera restituée, et c’est seulement après que des mots pourront décrire ce qui a été vécu… Peut-être.

L’important dans ce revécu, c’est de pouvoir vivre une émotion que l’on se refusait à vivre dans le présent comme par le passé et qui s’était présentée plusieurs fois. C’est une redécision qui ne change pas le passé, bien sûr, mais qui nous fait accepter cette souffrance qu’on aurait bien aimé ne pas connaître. C’est en rentrant dans la souffrance, en cessant de vouloir la maintenir à distance que l’on découvre une marge de manœuvre, même là où on n’a pas le choix, là où on est en train de subir les événements, y compris les pires.

Ce qui est important aussi, c’est de savoir que c’est possible, qu’on n’est pas fou quand on a telle ou telle sensation, tel ou tel " souvenir " qui surgit de cette époque. Parce que cela peut rendre les gens fous (clivés) si on exerce une pression sur eux pour qu’ils nient leurs sentiments véritables, leurs sensations. Ils sont obligés, dans ce cas de faire un paquet bien emballé et de le mettre sur le côté. Non seulement ils perdent une grande partie de leur affectivité, mais si le paquet cadeau se met à gigoter tout seul, ils (ou nous) pouvons ne plus être capables de le contenir.

Il y a un lieu de passage très important, qui marque de son empreinte, qui rassemble les émotions et les souvenirs d’avant et d’après ce passage : c’est la naissance. (Consultez à ce sujet le Pour Mémoire n°2)

 

Comment changer ?

C’est pas le tout de dire qu’il y a de la mémoire qui détermine nos actes, notre manière d’être, ce serait peut-être intéressant de se libérer de ce qui nous détermine.

Comment changer ? On peut deviner qu’il va s’agir de retrouver le contact avec une partie de notre mémoire qui ne nous est pas accessible ainsi qu’avec les émotions qui ont marqué de leur trace notre parcours.

Mais ça ne suffira pas si on n’intègre pas ces " souvenirs " dans une nouvelle représentation du monde et de notre responsabilité dans ce qui nous vient de ce monde.

Exemple : Si mon père m’a foutu une baffe il y a plusieurs dizaines d’années, et que tout d’un coup je m’en souvienne, ça ne changera rien si je ne revis pas, en même temps l’émotion qui était présente : le sentiment d’injustice, la colère, la haine, la rancune. Mais, ça non plus, ça ne changera rien si je ne suis pas capable maintenant d’abandonner ma rancune parce qu’elle n’a plus lieu d’être. Alors là il y aura changement, la prochaine fois que je verrai mon père, je me rendrai compte que c’est un homme qui n’est pas si mauvais que cela mais, ce jour là, je l’avais énervé etc. Nous sommes ici dans le cadre d’une thérapie brève. Parce qu’en fait, cette claque est un petit élément d’un vaste ensemble où la rancune joue un rôle…

...Si on rentre dans cette émotion, ce sentiment, on pourra retrouver d’autres étapes de notre chemin où on a eu affaire à elle, dans d’autres circonstances, vis à vis d’autres personnes, à l’âge adulte, pendant l’adolescence, l’enfance, la vie intra-utérine, la naissance.

Il arrive même que nous vivions des morceaux de mémoire qui apparemment ne nous appartiennent pas ! Le plus difficile, c’est de ne pas les rejeter, car ils font partie de notre représentation du monde, et comme vous savez : l’on vit dans sa représentation du monde… !

Voyons, maintenant quels sont les moyens de s’orienter vers la réconciliation avec nous-mêmes :

 

Les approches thérapeutiques

1 La psychanalyse

Freud, avec la psychanalyse a introduit la notion d’inconscient, qui est fondamentale. On va chercher à ramener un partie de cet inconscient à la conscience grâce à l’analyse d’indices : Les rêves, les lapsus, les actes manqués et surtout le transfert sur l’analyste de notre propre relation au monde. La psychanalyse reste certainement un outil puissant, mais il me semble que, si le corps n’est pas absent, en psychanalyse, il est mis à distance, c’est un corps dont " on " parle.

Il y a pourtant eu des psychanalystes qui ont proposé des avancées :

Otto Rank, avec " Le traumatisme de la naissance ".(1924) : source et origine de l’angoisse primitivement vécue et répétée tout au long de l’existence. (en déniant le rôle primordial au complexe d’œdipe)

Wilhem Reich, avec " L’analyse caractérielle ", mais, ils n’ont pas été suivis.

W.R. avait mis l’accent sur la notion de caractère, et de cuirasse caractérielle : l’idée que la relation au monde et au autres s’inscrit dans des attitudes, défensives, qui se sont densifiées, sclérosées. Pour Reich, c’est d’abord là qu’il faut intervenir, et du coup intervenir sur le corps ou au niveau du corps. Ce qui deviendra la bioénergie.

On peut reprocher à la psychanalyse – 1 ) d’en rester au niveau de ce qui peut être atteint par le média de la parole et du langage. Non pas que l’on ne puisse pas verbaliser toutes sortes de situations qui nous ont touché, mais il y a cette mise à distance qui ne doit pas faciliter justement, la mise en mots d’émotions archaïques ; 2 ) la théorie qui me semble restreinte à ce que j’ai appelé la mémoire biographique ; et 3 ) le " danger " d’une construction langagière dont on pourrait devenir prisonnier (" Je peux mettre le monde en mots". Or le monde est plus vaste que mes mots.)

2 Les thérapies à médiation corporelle

J’ai cité la bioénergie, mais il y a d’autres formes de pratiques impliquant le corps.

Toutes les techniques d’origine reichienne : massages en profondeur, intégration posturale,Rolfing…

Ces techniques attaquent les défenses. Le raisonnement est simple : la réalité est douloureuse, la défense protège, donc derrière la défense, il y a restauration d’un bon contact avec la réalité.

Le problème, c’est que si on attaque la défense, elle se renforce, alors, il faut attaquer encore plus fort ! C’est l’escalade.

C’est un peu la même chose dans les techniques de rebirthing ou de respiration holotropique (accompagnée de musique et d’une facilitation au niveau corporel). Là quelque chose est fait pour contourner la défense = mettre dans un état second.

En fait, je suis convaincu que la personne qui estime qu’elle a besoin de changer, que ce qu’elle vit ne correspond pas à ce qu’elle voudrait vivre, sait aussi, intérieurement, qu’elle a fait des choix qui la maintiennent dans cette situation, même si maintenant elle ne sait plus comment les atteindre. (parce qu’elle ne procède plus de la même manière pour prendre des décisions).

Il n’est donc pas nécessaire d’attaquer la défense, il suffit de la laisser tomber. Et pour cela, celui qui aide doit juste permettre à la personne de constater, là maintenant, qu’elle a la faculté d’un mouvement (de l’âme) vers ce qu’elle est vraiment, et qu’elle peut choisir de laisser faire ce mouvement ou non. Et il n’y a pas besoin d’aller chercher un souvenir enfoui, la responsabilité est là tout de suite, et le changement avec.

C’est ce que j’appelle l’approche pédagogique.

 

L’approche pédagogique

On peut considérer que l’apprentissage de la vie, pour les êtres humains en développement, se présente comme une résolution de problème. Il y a des problèmes qu’on n’arrive pas à résoudre sur le champ. Ce sont des problèmes insurmontables à une époque donnée, il faut attendre d’avoir les moyens de les résoudre et donc, on les remet pour plus tard et on y revient régulièrement. Mais, entre-temps, notre perception du monde a changé, la manière de percevoir le problème a changé aussi. Le problème ne s’exprime plus dans les même termes de communication : Ce n’est pas un problème codé de manière corticale, verbale alors qu’on a appris à raisonner, à s’exprimer, verbalement. Alors, on ne sait plus quoi en faire, et parce que c’est resté trop longtemps sans solution, on finit par l’éliminer. C’est à dire qu’on ne l’intègre plus dans notre champ de vie, de relation, de conscience. (Et on y perd en conscience)

Mais, le " problème " est toujours là, et il se débrouille pour nous apparaître, en utilisant les mécanismes de reproduction dont je parlais tout à l’heure. En fait, il s’incarne, il s’inscrit corporellement, et continue à influencer notre représentation et notre interaction avec le monde ; ne serait ce que par le fait d’agir pour le maintenir à l’écart

Imaginons un être sensible qui en rencontre un autre. Tout va bien.

Contact entre deux être sensibles :

Imaginons que cet être sensible soit un indien, et qu’il rencontre un Visage Pâle, qui l’humilie devant sa tribu. Le Peau-Rouge a appris qu’il n’avait pas le droit d’être humilié. Que va-t-il faire ? Il va supprimer la honte qu’il ressent. Comment va-t-il faire ? Il va se rendre insensible pour ne plus ressentir. Le problème, c’est qu’il réduit aussi sa sensibilité à tout ce qui est bon pour lui, il réduit son espace de rencontre avec le monde. Et cherche à fuir tout ce qui peut lui rappeler cette situation. Cela se passe tout les jours dans les cours de récréation !

                 
   
     
 

En fait, la défense qu'il utilise pourrait se dessiner comme ça :

 
 
   
     
 
 



Non seulement quelque chose qui s'interpose ou que j'interpose entre moi et le réel, mais aussi comme un endroit où le réel vient confronter la défense.

 
   
   
   
 

La défense ne repousse pas le réel, elle l'invite.

 
   
 

Si on n’habite pas le monde, c’est le monde qui nous habite.

Si on ne vit pas son projet de vie, on vit celui des autres.

Autrement dit, la vie ou les autres peuvent faire pression sur moi sans que je réagisse puisque j’ai décidé que je ne sentirai pas.

En même temps, l'incarnation de nos blessures ancienne est une chance, un rappel, on n’a pas d’autre moyen de résoudre ce vieux problème encore présent. Et, il n’est absolument pas nécessaire de le résoudre dans le passé, puisqu’il est là, présent. C’est un petit problème qui est là, que j'incarne, qui n’empêche pas de vivre le plus souvent, mais qui revient régulièrement sans que l’on sache d’où il vient :

Quand on en a marre de ne pas pouvoir répondre à ces questions ou à d’autres, alors, on peut chercher à apprendre à faire autrement, c’est dire à pénétrer dans cet espace un peu douloureux où je vais atteindre mon choix, cesser d’alimenter la frontière que j’ai installée en disant : " Là, on ne touche plus " pour dire " Je peux me laisser toucher, en fin de compte, ça me touche, et ça aussi, c’est moi ! " Là où ça blesse, j’existe aussi !

Cette approche pédagogique1 comprend donc une phase d’apprentissage, et dans cette phase, on rentre en contact par le toucher parce que l'espace dont je parle est un espace aussi bien corporel que représentationnel. On apprend quelque chose, non pas avec la tête, mais à partir de ses sensations tactiles. Au sens propre, on réapprend à être touché, à se sentir touché.

En dire plus sur ce qui se passe dans ce contact2, ne ferait que compliquer ce vécu, ce qui n’est pas souhaitable. Il est inutile d'essayer d'imaginer à l'avance ce que l'on peut en ressentir parce que ce sont de sensations dont on a perdu l'habitude et dont on ne peut pas se représenter la perception sans en faire l'expérience. C'est pourquoi je ne m'étends pas.

Je précise seulement que ce contact n’a rien de magique. Il n’y a pas de fluide magnétique en jeu, ce n’est pas un massage, c’est juste un contact qui permet de se sentir touché parce qu’on souhaite se réconcilier avec soi-même, avec ses émotions, avec son histoire.

Mais, ne soyons pas naïf, ces quelques séances d’apprentissage permettent juste de vérifier que l’on a la possibilité de changer d’attitude face aux événements de la vie qui pèsent sur nous, qui nous chargent ; et que l’on peut rencontrer le monde différemment.

Un changement qui s'étend

Mais il y a un problème, bien sûr. Si on rencontre le monde différemment, on retrouve plus de sensibilité, plus de conscience, plus de présence à ce qui nous entoure, mais aussi à notre mémoire corporelle et donc aux souffrances qui y sont restées inscrites.

On commence à s’ouvrir et, en même temps, on retrouve des souffrances, toujours aussi incompréhensibles, sauf qu’à ce moment là, on sait, - quelquefois on l’oublie - que l’on a la possibilité de faire face autrement.

Alors, après l’apprentissage, on peut décider d’en rester là, ou alors de poursuivre et d’être accompagné quand on en sent le besoin.

L’apprentissage, c’est connaître sa possibilité, l’accompagnement, c’est découvrir son projet de vie, dans le sens où il serait enfoui dans les profondeurs de l’oubli.

On ne vient pas pour retrouver des souvenirs, ce n’est pas ça qui importe, on ne vient pas non plus pour retrouver des émotions, mais pour se retrouver soi, en acceptant tous les détours qu’il a fallu faire sur le chemin des retrouvailles.

Conclusion

Qu’est ce que " le projet de vie " en fin de compte, nous diras-tu ?

Ce n’est pas à moi de décider, ce qu’il y a dedans vous appartient. Tout ce que je sais, c’est qu’il est têtu, et qu’il se manifeste toujours. Parce que, malgré tous nos efforts, on ne peut pas vraiment s’empêcher de ressembler à qui on est.

Je sais aussi que, d’une manière générale, l’exclusion augmente, les jeunes, les vieux, les sans emploi, les sans diplôme,… Et, en même temps, il y a des projets pour lutter contre l’exclusion. ça ne marche pas vraiment, et cela ne marchera pas tant que l’on n’intégrera pas la dimension du projet de vie, c’est à dire tant que l’on continuera à vivre séparé de soi-même.

La première exclusion, c'est de vivre séparé de soi-même, c’est celle-là qui nous coupe de l’autre !

1 Ce qui différencie cette approche des techniques thérapeutiques, c’est que le mouvement n’est pas de contourner la défense, ni de l’attaquer de front, mais de la vivre, avec ses avantages et inconvénients, jusqu’à la décision de l’abandonner, car elle a toujours plus d’inconvénients.

2 Pour en savoir plus sur l'approche et sur ce type de contact tactile, cette manière d'être ensemble qui inclut le toucher, je vous propose de consulter un site qui présente l'haptonomie. Personnellement j'ai été formé pour l'instant en haptosynésie (1er niveau) qui est une des applications de l'haptonomie. Cela me permet de donner juste une initiation en quelques séances. Je dois préciser que j'ai reçu cette formation non pas par le fondateur de cette approche -ce n'est pas une technique- mais par son fils, Frans Veldman !