Une approche pédagogique du développement personnel
Francis Lemaire
Quelques repères :
Introduction : Origine de la question
LA MEMOIRE CORPORELLE AU SERVICE DU PROJET DE VIE
Introduction : Origine de la question :
J'ai commencé à me poser la question du projet de vie, avec d'autres, alors que j'étais responsable pédagogique d'un organisme de formation qui recevait principalement des publics en difficulté dinsertion professionnelle, cest à dire des personnes de faible niveau de qualification, des illettrés, des sortants de prison, des demandeurs demploi de longue durée.
Face à ces personnes, il n'est pas question de se voiler la face et de faire comme si tout allait s'arranger du simple fait de leur présence en formation. Ni elles ni nous ne l'aurions supporté. Il n'en restait pas moins que sans vouloir changer la face du monde ni faire de miracles, nous étions décidé à faire tout ce qui était en notre pouvoir pour aider à l'insertion professionnelle.
Qu'est ce qui était en notre pouvoir et sur quoi agir ?
C'était cela la question de départ. Cette question m'a amené de réponses en réponses bien loin de la surface des apparences. Dans un premier temps, c'est d'elle que nous repartirons.
Si les gens ne trouvent pas demploi, on le sait, il y a des causes économiques et sociologiques mais il y en a aussi dautres qui tiennent à la personne elle-même. Pratiquement, en ce qui concerne la formation, on nagit quà ce dernier niveau, soit en donnant une nouvelle qualification, soit en permettant un changement d'attitude. Qu'il soit bien entendu que ces actions de formation doivent éviter un travers pourtant très répandu (dit ou non dit) et s'exprimant ainsi : " si vous ne trouvez pas de boulot, cest de votre faute " ; parce que les autres causes, celles qui ne sont pas liées à l'individu, sont bien plus importantes.
Je passe rapidement sur certains aspects qualifiants de la formation parce quil apparaît très vite en matière de réinsertion que cest sur lattitude quil faut travailler. Attitude qui se traduit le plus couramment au départ par ces mots : " Si on me donne un emploi, je veux bien le prendre " . Or, si on veut trouver un emploi, il faut le chercher. Mais les gens que nous recevions avaient perdu espoir. Ils avaient depuis longtemps "appris" que lemploi nétait pas pour eux (tout le monde le leur faisait comprendre) et en rechercher un les mettait en échec et en conflit avec eux-mêmes.
Ils étaient dans une position dattente. " Vouloir quelque chose est inutile, donc jattends ". Pour ce type de public, la formation sappelle une mobilisation sur un projet professionnel. Et dans la pratique on se rend bien compte que travailler le projet professionnel est nécessaire, mais pas suffisant. Ce n'est pas seulement le manque d'information sur les professions, sur le bassin d'emploi ou le manque de techniques de recherche d'emploi qui empêche la mobilisation des énergies.
Paradoxalement, ce nest pas parce quon na pas de qualification, quil faut se présenter en disant quon est prêt à faire nimporte quoi. Au contraire, il faut avoir une stratégie de recherche, il faut pouvoir montrer en quoi on est motivé pour un emploi précis, argumenter sur le fait que l'on sera capable de le tenir etc. On ne peut pas inventer tout cela le jour de l'entretien. Cette stratégie, cette argumentation reposent sur des valeurs personnelles qu'il faut connaître et interrogent le projet de vie. C'est ce projet là qui peut mobiliser sur un projet professionnel.
Cest ici que nous entrons dans notre sujet.
Pour certains, cest le projet de vie qui était en panne ou qui navait jamais réussi à se faire entendre. Du style : " Jattends que tu fasses quelque chose pour moi " ; " Jattends dêtre aimé(e) " ; ou " Jattends que le passé change ou que le passé revienne ". " Si ma boîte navait pas fermé, jaurais encore du boulot". Face à une situation antérieure, inacceptable affectivement, le projet de vie s'est arrêté. Arrêté dans l'espoir qu'attendre pourrait changer cette situation plus ou moins lointaine. Mais, dans le présent, on ne peut pas réparer le passé, on peut simplement changer de décision : " jarrête dattendre ".
Dautres ont un chemin qui passe par la prison, par la drogue, par lerrance, par la déchéance. Ils manifestent un tel besoin de faire reconnaître la souffrance qu'ils portent que c'est au prix de la destruction de leur vie parfois, qu'ils tentent de se faire entendre. Là encore, aussi étrange que cela puisse paraître, cest le projet de vie qui se manifeste, dans le sens où, malgré les apparences destructrices, cest une manière dessayer de trouver une solution que d'aller vers les problèmes, C'est une manière de dire son besoin d'aide que de le montrer. Paradoxalement, et bien qu'il ne soit pas habituel d'adopter ce point de vue, il arrive qualler en prison, ce soit une manière de se mettre en position den sortir !
Il y a donc deux manières de comprendre ce que veut dire " projet de vie " : Dune part cest : " ce que je veux faire de ma vie " et je ne le sais pas toujours, dautre part, cest aussi " ce que ma vie fait de moi ". Mais, on verra quelles se rejoignent.
Ce soir, nous allons essayer de voir ensemble comment la mémoire et, en particulier la mémoire corporelle nous guide sur le chemin sinueux des retrouvailles avec notre projet de vie.
Mémoire biographique et répétition.
Exemple 1 : " Je ne veux pas quon mabandonne "
Si un enfant a été abandonné, quaucune parole ne lui a été donnée sur cette situation pour la lui rendre acceptable, (du moins autant que possible), il va tout le temps avoir peur que le monde ne sévanouisse autour de lui, il ou elle va avoir peur dêtre quitté(e). Mais cette peur risque dêtre insupportable pour lautre, les autres : jalousies, scènes, questions incessantes : "où vas-tu" ? etc. Lautre peut finir par en avoir assez et par le quitter. Cest à dire par réaliser ce dont il avait le plus peur. La peur nous met en situation de vivre ce dont nous avons peur.
Pour bien comprendre que ce nest pas lattitude des parents qui est en jeux, le même comportement pourrait se produire chez quelquun qui a perdu jeune un de ses parents.
Exemple 2 : " je ne supporte pas dêtre rejeté "
Quelquun qui a le sentiment davoir été rejeté, va rechercher avec avidité les contacts, mais en même temps, être accueilli lui est insupportable, être aimé aussi, parce que cest le signal (appris) dun rejet prochain : " à chaque fois quon maime cest pour me rejeter ".
Il y a prédiction. La personne va apporter la preuve scientifique quelle ne peut quêtre rejetée. Consciemment ou inconsciemment, elle va tester : "Suis-je encore acceptée si je ne respecte pas mes engagements, si je ne respecte pas lautre, si je lui fais du mal, si je deviens délinquant, si je me drogue, si je me détruis ?"
Jusquau moment ou lautre dit par exemple : " Je ne peux pas continuer avec toi si tu ne me respectes pas ". Et voilà la preuve : " Tu vois bien que tu ne maimais pas, je le savais depuis le début. ". Nous trouvons dans le monde la confirmation de notre monde.
Exemple 3 : " Je ne veux plus être trahi "
Pas la peine daller chercher des exemples trop loin chez les autres Chacun peut se souvenir des premières amours, des premières promesses, des premières trahisons. Pas besoin de chercher longtemps pour se souvenir dun jour où lon a dit " plus jamais ça ".
" Plus jamais ça ", cela veut dire quelquefois que lon se prive de quelque chose qui peut être bon. Si on sest senti trahi, on peut devenir méfiant, alors, on ne peut plus faire confiance, et, du coup, on ne rencontre plus jamais quelquun en qui avoir confiance, alors quon narrête pas de le chercher. Dans cette représentation, le monde est peuplé dêtres qui ne sont pas dignes de confiance.
On se dit : " Je ne veux plus vivre cela ", mais dans " Je ne veux plus vivre cela ", il y a " Je ne veux plus vivre ", et là il y a un risque de confusion avec : " Je ne veux pas sentir que ça me dérange " et cest tout à fait différent.
Tout cela pour dire que, quand on a vécu une situation inacceptable, (et quelquefois, il en allait de la survie de la personne), le fait de ne pas accepter, = dessayer de mettre à distance l'émotion, dessayer déviter que cela se reproduise forme une sorte dappel à une situation répétitive.
Il y a une sorte de transfert dune situation antérieure - quon na pas bien résolue, quon na pas comprise parce quon nen avait pas les moyens à lépoque, dont on ne se souvient que vaguement ou pas du tout dans la vie présente (et souvent dans la vie quotidienne) mais on ne relie pas les deux, dans un premier temps. On vit simplement dans un monde où les choses se passent " comme ça " cest à dire telles quon se les représente. En fait la mémoire nenregistre pas, par exemple : " aujourdhui, maman ne peut pas soccuper de moi, elle est soucieuse, etc". ; mais : "le monde est rejetant et moi, je suis (re)jetable".
Notre perception du monde est filtrée par lexpérience que nous en avons. Certains vont percevoir, à la suite de leurs premières expériences, que le monde est un enfer et quon ne peut pas sen sortir, quoi quon fasse. Ou bien que le monde est une jungle et quil faut se battre pour survivre. On voit bien là deux types d " être-au-monde " différents, deux personnalités qui sont apprises en fait.
Le monde nest pas passif, il va réagir, comme nous lavons vu dans les exemples, dans le sens de la confirmation de notre représentation et donc de son renforcement. (Tout simplement parce quil occupe lespace émotionnel que je laisse en friche, que je ne veux pas habiter). En ce sens on ne peut pas simplement dire que lon se représente le monde dans lequel on vit, il faut surtout remarquer que lon vit dans le monde tel que lon se le représente.
Remarque : (Hypothèse dun transfert généralisé).
Ce nest pas que dans le domaine des difficultés individuelles que cette relation au monde fonctionne. Au niveau collectif, cest la même chose. Si la science interroge le monde en le considérant comme une machine à vapeur, elle obtiendra des réponses en termes mécaniques ou de régulation de système ; qui ne seront pas fausses. Si la psychologie considère lhomme comme une machine à traiter de linformation, elle aura aussi confirmation de ses hypothèses.
Ce qui est amusant, cest de considérer lensemble du mouvement : Même dans une conception uniquement matérialiste du monde, on peut se rendre compte que lhomme fait tout pour réduire ce qui le sépare de " lui-même ". Il crée des moyens de transport de plus en plus rapides, des voies de communication, des réseaux dinformations. En fait il cherche à être partout, informé de tout et tout de suite. Il cherche les moyens de réduire lespace et le temps. Il cherche lunité du monde, sauf que pour cela, il la dabord découpé en morceaux, et considère ceux-ci comme des objets que lon peut manipuler. Si lon fait la même chose avec les personnes, on les considère comme des objets séparés, et, malgré lInternet, on aura toujours autant de mal à entrer dans un contact avec son voisin.
Premières conclusions
Malgré linterprétation des comportements qui est faite parfois, ou plutôt les jugements négatifs que lon peut porter sur certaines personnes (si, si, ça arrive, ne nous le cachons pas !), je suis persuadé que ces personnes font ce quelles peuvent pour changer ou pour ne pas retrouver certaines situations quelles ne trouvent pas agréables. Ce qui ne fonctionne pas, ce sont les moyens quelles prennent pour y parvenir : mettre à distance, éviter le contact avec la racine émotionnelle, se couper de ce qui peut rappeler une situation, tenter doublier, ne sont pas de bonnes solutions pour se débarrasser dune blessure ou pour la faire cicatriser. Ignorer ses blessures, cest rester vulnérable. Cest en les acceptant que lon peut commencer à les panser.
Cela nest déjà pas simple si lon est conscient de ce qui blesse, mais la plupart du temps, ces blessures sont inconscientes. Inconscientes, cela veut dire que la conscience na pas accès à ces informations, à la mémoire du vécu qui a blessé. On ignore le plus souvent les raisons qui nous poussent à agir de telle ou telle manière. Cette notion dinconscient nest pas toujours facile à imaginer : linconscient, cest lautre, moi jai conscience de tout ce dont jai conscience !
Alors, paradoxalement, les répétitions, même si elles donnent le sentiment dêtre une marionnette, dêtre le jouet de forces qui nous dépassent, sont à chaque fois loccasion de mieux faire connaissance avec soi-même et de trouver une solution qui conviendra mieux.
On peut dire que notre projet de vie, la trace de nos choix successifs, ce qui fait que nous nous orientons dans une direction plutôt que dans une autre, que nous allons vers telle personne plutôt que vers telle autre , nous mène là où nous avons la possibilité de changer, d'évoluer.
Et ça, cest important pour chacun dentre nous, quand ça va mal, quon na pas le moral, quand on se sent dépassé par les difficultés quon rencontre (au niveau professionnel ou relationnel ou de sa santé ) ou quon se demande tout dun coup ce que lon fait dans cette vie, de savoir que malgré tout, cest aussi la possibilité dune évolution. Attention, je ne viens pas de dire quil faut se résigner. Cela ne veut pas dire accepter et subir, mais accepter dêtre touché vraiment, au lieu de faire semblant dêtre au-dessus de tout cela.
Pour résumer :
On voit que, dans ces conditions, le projet de vie est mené par les émotions que lon cherche à éviter. Le phénomène va en samplifiant, et dune certaine manière, cest une chance : parce que cela donne loccasion de changer. A un moment on saperçoit bien que cette solution : " éviter ", éviter de ressentir, éviter les situations où lon pourrait re-sentir, éviter les situations qui pourraient nous rappeler les situations qui etc. ne suffit pas.
A force déviter, le champ dexploration se rétrécit sérieusement.
Là , on a la possibilité de dire " ça suffit ". " je ne souhaite plus vivre comme cela, je souhaite que cela change ".
- Seul, on peut décider de changer, mais la plupart du temps, ce ne sera pas un changement de même niveau. Il y a un risque de changement quon simpose rationnellement, mais pas un changement dattitude à partir de lacceptation de ses souffrances anciennes.
- Accompagné, il est possible de véritablement redécider c'est à dire daccepter linacceptable comme sétant véritablement produit, réalisé ; ne pas nier la force qui a pu nous submerger.
Cette acceptation nest pas résignation, cela ne veut pas dire subir on voit que lon subit bien plus en nacceptant pas cest plutôt cesser de nier : " oui, jai été touché, et ça me touche encore ", plutôt que " non, ça ne me touche pas et ça ne me touchera plus jamais " ; parce que là on se coupe dune partie de notre sensibilité.
Ce nest pas non plus sadapter à lintenable, cela peut être rejeter ce dont on ne veut plus, mais accepter de reconnaître quon a du le subir à une époque.
On peut déjà retenir à ce niveau lidée dêtre touché, daccepter dêtre touché, et de sorienter vers sa sensation, de choisir daller vers ou non.
Nous en sommes restés, pour linstant, au niveau du souvenir qui pouvait être conscient ou inconscient, mais sur lequel il pouvait y avoir des mots dès le départ pour décrire la situation.(Cest un souvenir qui peut être stocké sous une forme verbale et conceptuelle).
Mais on peut facilement se rendre compte quon a pu être touché par des événements ou des situations, ou une manière dêtre bien avant de pouvoir parler.
Il ny a pas de raison de limiter la mémoire à lacquisition du langage. Ce nest pas parce quun bébé ne parle pas quil ne sent rien ! Il sent non seulement le contact physique, mais aussi la qualité de ce contact, le contact par la parole, par le regard, par tous les sens et même plus, il a un sentiment pour la situation : sa situation à lui dans sa famille ou ce qui lui sert de famille : être abandonné pour reprendre lexemple de tout à lheure. Mais aussi le sentiment dêtre un enjeu entre les parents dans les situations de conflit, ou par rapport à un divorce, le sentiment davoir été désiré ou pas, davoir été attendu en tant que garçon ou fille
Il ny a pas de raison non plus que la sensation natteigne pas le ftus pendant quil est dans le ventre de sa mère.
Ces sensations ne sont pas codées de la même manière, pas codées de manière verbale, au niveau cortical, mais au niveau dune inscription corporelle, de lattitude corporelle, de lattitude face à la vie.
Si le bébé est comprimé, si la mère ne lui donne pas despace parce quelle ne lui fait pas de place dans sa vie, dans son couple ou dans sa famille, Il en sera marqué, même sil na pas accès à une description, à un souvenir, il y a une mémoire de la configuration et dun ensemble des sens actifs : en particulier le toucher qui est le premier des sens et qui permet, dès le début lorientation : se tourner vers ou aussi se détourner, qui permet le premier sentiment de ce qui est bon pour soi.
Le bébé à venir sent très bien la peur de le perdre, ou à linverse, lenvie que la grossesse se termine (sa position dans le giron maternel ne sera pas la même), il sent le danger, le stress, mais aussi la sécurité, le calme, la présence, laccueil.
Tout cela a une histoire qui remonte à avant sa conception, voire même la conception de ses parents. Cette histoire nest pas perçue ne tant que telle, mais elle est signifiée.
Le projet de vie de lenfant ça a dabord été celui des parents davoir un enfant !
Il ny a pas de raison que ces mémoires ninfluencent pas le projet de vie de la même manière que la mémoire verbale, en induisant (pour ce qui est négatif), des angoisses, des difficultés de contact, un manque de confiance en soi, une perception du monde comme dangereux, la sensation dêtre retenu, etc.
Par les mêmes mécanismes de reproduction, ces mémoires se traduisent dans la vie courante.
La différence réside dans laccès à la mémoire :
- Cest une mémoire forcément inconsciente.
- Cest par un revécu que la mémoire sera restituée, et cest seulement après que des mots pourront décrire ce qui a été vécu Peut-être.
Limportant dans ce revécu, cest de pouvoir vivre une émotion que lon se refusait à vivre dans le présent comme par le passé et qui sétait présentée plusieurs fois. Cest une redécision qui ne change pas le passé, bien sûr, mais qui nous fait accepter cette souffrance quon aurait bien aimé ne pas connaître. Cest en rentrant dans la souffrance, en cessant de vouloir la maintenir à distance que lon découvre une marge de manuvre, même là où on na pas le choix, là où on est en train de subir les événements, y compris les pires.
Ce qui est important aussi, cest de savoir que cest possible, quon nest pas fou quand on a telle ou telle sensation, tel ou tel " souvenir " qui surgit de cette époque. Parce que cela peut rendre les gens fous (clivés) si on exerce une pression sur eux pour quils nient leurs sentiments véritables, leurs sensations. Ils sont obligés, dans ce cas de faire un paquet bien emballé et de le mettre sur le côté. Non seulement ils perdent une grande partie de leur affectivité, mais si le paquet cadeau se met à gigoter tout seul, ils (ou nous) pouvons ne plus être capables de le contenir.
Il y a un lieu de passage très important, qui marque de son empreinte, qui rassemble les émotions et les souvenirs davant et daprès ce passage : cest la naissance. (Consultez à ce sujet le Pour Mémoire n°2)
Cest pas le tout de dire quil y a de la mémoire qui détermine nos actes, notre manière dêtre, ce serait peut-être intéressant de se libérer de ce qui nous détermine.
Comment changer ? On peut deviner quil va sagir de retrouver le contact avec une partie de notre mémoire qui ne nous est pas accessible ainsi quavec les émotions qui ont marqué de leur trace notre parcours.
Mais ça ne suffira pas si on nintègre pas ces " souvenirs " dans une nouvelle représentation du monde et de notre responsabilité dans ce qui nous vient de ce monde.
Exemple : Si mon père ma foutu une baffe il y a plusieurs dizaines dannées, et que tout dun coup je men souvienne, ça ne changera rien si je ne revis pas, en même temps lémotion qui était présente : le sentiment dinjustice, la colère, la haine, la rancune. Mais, ça non plus, ça ne changera rien si je ne suis pas capable maintenant dabandonner ma rancune parce quelle na plus lieu dêtre. Alors là il y aura changement, la prochaine fois que je verrai mon père, je me rendrai compte que cest un homme qui nest pas si mauvais que cela mais, ce jour là, je lavais énervé etc. Nous sommes ici dans le cadre dune thérapie brève. Parce quen fait, cette claque est un petit élément dun vaste ensemble où la rancune joue un rôle
...Si on rentre dans cette émotion, ce sentiment, on pourra retrouver dautres étapes de notre chemin où on a eu affaire à elle, dans dautres circonstances, vis à vis dautres personnes, à lâge adulte, pendant ladolescence, lenfance, la vie intra-utérine, la naissance.
Il arrive même que nous vivions des morceaux de mémoire qui apparemment ne nous appartiennent pas ! Le plus difficile, cest de ne pas les rejeter, car ils font partie de notre représentation du monde, et comme vous savez : lon vit dans sa représentation du monde !
Voyons, maintenant quels sont les moyens de sorienter vers la réconciliation avec nous-mêmes :
Les approches thérapeutiques
1 La psychanalyse
Freud, avec la psychanalyse a introduit la notion dinconscient, qui est fondamentale. On va chercher à ramener un partie de cet inconscient à la conscience grâce à lanalyse dindices : Les rêves, les lapsus, les actes manqués et surtout le transfert sur lanalyste de notre propre relation au monde. La psychanalyse reste certainement un outil puissant, mais il me semble que, si le corps nest pas absent, en psychanalyse, il est mis à distance, cest un corps dont " on " parle.
Il y a pourtant eu des psychanalystes qui ont proposé des avancées :
Otto Rank, avec " Le traumatisme de la naissance ".(1924) : source et origine de langoisse primitivement vécue et répétée tout au long de lexistence. (en déniant le rôle primordial au complexe ddipe)
Wilhem Reich, avec " Lanalyse caractérielle ", mais, ils nont pas été suivis.
W.R. avait mis laccent sur la notion de caractère, et de cuirasse caractérielle : lidée que la relation au monde et au autres sinscrit dans des attitudes, défensives, qui se sont densifiées, sclérosées. Pour Reich, cest dabord là quil faut intervenir, et du coup intervenir sur le corps ou au niveau du corps. Ce qui deviendra la bioénergie.
On peut reprocher à la psychanalyse 1 ) den rester au niveau de ce qui peut être atteint par le média de la parole et du langage. Non pas que lon ne puisse pas verbaliser toutes sortes de situations qui nous ont touché, mais il y a cette mise à distance qui ne doit pas faciliter justement, la mise en mots démotions archaïques ; 2 ) la théorie qui me semble restreinte à ce que jai appelé la mémoire biographique ; et 3 ) le " danger " dune construction langagière dont on pourrait devenir prisonnier (" Je peux mettre le monde en mots". Or le monde est plus vaste que mes mots.)
2 Les thérapies à médiation corporelle
Jai cité la bioénergie, mais il y a dautres formes de pratiques impliquant le corps.
Toutes les techniques dorigine reichienne : massages en profondeur, intégration posturale,Rolfing
Ces techniques attaquent les défenses. Le raisonnement est simple : la réalité est douloureuse, la défense protège, donc derrière la défense, il y a restauration dun bon contact avec la réalité.
Le problème, cest que si on attaque la défense, elle se renforce, alors, il faut attaquer encore plus fort ! Cest lescalade.
Cest un peu la même chose dans les techniques de rebirthing ou de respiration holotropique (accompagnée de musique et dune facilitation au niveau corporel). Là quelque chose est fait pour contourner la défense = mettre dans un état second.
En fait, je suis convaincu que la personne qui estime quelle a besoin de changer, que ce quelle vit ne correspond pas à ce quelle voudrait vivre, sait aussi, intérieurement, quelle a fait des choix qui la maintiennent dans cette situation, même si maintenant elle ne sait plus comment les atteindre. (parce quelle ne procède plus de la même manière pour prendre des décisions).
Il nest donc pas nécessaire dattaquer la défense, il suffit de la laisser tomber. Et pour cela, celui qui aide doit juste permettre à la personne de constater, là maintenant, quelle a la faculté dun mouvement (de lâme) vers ce quelle est vraiment, et quelle peut choisir de laisser faire ce mouvement ou non. Et il ny a pas besoin daller chercher un souvenir enfoui, la responsabilité est là tout de suite, et le changement avec.
Cest ce que jappelle lapproche pédagogique.
On peut considérer que lapprentissage de la vie, pour les êtres humains en développement, se présente comme une résolution de problème. Il y a des problèmes quon narrive pas à résoudre sur le champ. Ce sont des problèmes insurmontables à une époque donnée, il faut attendre davoir les moyens de les résoudre et donc, on les remet pour plus tard et on y revient régulièrement. Mais, entre-temps, notre perception du monde a changé, la manière de percevoir le problème a changé aussi. Le problème ne sexprime plus dans les même termes de communication : Ce nest pas un problème codé de manière corticale, verbale alors quon a appris à raisonner, à sexprimer, verbalement. Alors, on ne sait plus quoi en faire, et parce que cest resté trop longtemps sans solution, on finit par léliminer. Cest à dire quon ne lintègre plus dans notre champ de vie, de relation, de conscience. (Et on y perd en conscience)
Mais, le " problème " est toujours là, et il se débrouille pour nous apparaître, en utilisant les mécanismes de reproduction dont je parlais tout à lheure. En fait, il sincarne, il sinscrit corporellement, et continue à influencer notre représentation et notre interaction avec le monde ; ne serait ce que par le fait dagir pour le maintenir à lécart
Imaginons un être sensible qui en rencontre un autre. Tout va bien.
| Contact entre deux être sensibles : | ![]() |
Imaginons que cet être sensible soit un indien, et quil rencontre un Visage Pâle, qui lhumilie devant sa tribu. Le Peau-Rouge a appris quil navait pas le droit dêtre humilié. Que va-t-il faire ? Il va supprimer la honte quil ressent. Comment va-t-il faire ? Il va se rendre insensible pour ne plus ressentir. Le problème, cest quil réduit aussi sa sensibilité à tout ce qui est bon pour lui, il réduit son espace de rencontre avec le monde. Et cherche à fuir tout ce qui peut lui rappeler cette situation. Cela se passe tout les jours dans les cours de récréation !
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Si on nhabite pas le monde, cest le monde qui nous habite.
Si on ne vit pas son projet de vie, on vit celui des autres.
Autrement dit, la vie ou les autres peuvent faire pression sur moi sans que je réagisse puisque jai décidé que je ne sentirai pas.
En même temps, l'incarnation de nos blessures ancienne est une chance, un rappel, on na pas dautre moyen de résoudre ce vieux problème encore présent. Et, il nest absolument pas nécessaire de le résoudre dans le passé, puisquil est là, présent. Cest un petit problème qui est là, que j'incarne, qui nempêche pas de vivre le plus souvent, mais qui revient régulièrement sans que lon sache doù il vient :
Quand on en a marre de ne pas pouvoir répondre à ces questions ou à dautres, alors, on peut chercher à apprendre à faire autrement, cest dire à pénétrer dans cet espace un peu douloureux où je vais atteindre mon choix, cesser dalimenter la frontière que jai installée en disant : " Là, on ne touche plus " pour dire " Je peux me laisser toucher, en fin de compte, ça me touche, et ça aussi, cest moi ! " Là où ça blesse, jexiste aussi !
Cette approche pédagogique1 comprend donc une phase dapprentissage, et dans cette phase, on rentre en contact par le toucher parce que l'espace dont je parle est un espace aussi bien corporel que représentationnel. On apprend quelque chose, non pas avec la tête, mais à partir de ses sensations tactiles. Au sens propre, on réapprend à être touché, à se sentir touché.
En dire plus sur ce qui se passe dans ce contact2, ne ferait que compliquer ce vécu, ce qui nest pas souhaitable. Il est inutile d'essayer d'imaginer à l'avance ce que l'on peut en ressentir parce que ce sont de sensations dont on a perdu l'habitude et dont on ne peut pas se représenter la perception sans en faire l'expérience. C'est pourquoi je ne m'étends pas.
Je précise seulement que ce contact na rien de magique. Il ny a pas de fluide magnétique en jeu, ce nest pas un massage, cest juste un contact qui permet de se sentir touché parce quon souhaite se réconcilier avec soi-même, avec ses émotions, avec son histoire.
Mais, ne soyons pas naïf, ces quelques séances dapprentissage permettent juste de vérifier que lon a la possibilité de changer dattitude face aux événements de la vie qui pèsent sur nous, qui nous chargent ; et que lon peut rencontrer le monde différemment.
Un changement qui s'étend
Mais il y a un problème, bien sûr. Si on rencontre le monde différemment, on retrouve plus de sensibilité, plus de conscience, plus de présence à ce qui nous entoure, mais aussi à notre mémoire corporelle et donc aux souffrances qui y sont restées inscrites.
On commence à souvrir et, en même temps, on retrouve des souffrances, toujours aussi incompréhensibles, sauf quà ce moment là, on sait, - quelquefois on loublie - que lon a la possibilité de faire face autrement.
Alors, après lapprentissage, on peut décider den rester là, ou alors de poursuivre et dêtre accompagné quand on en sent le besoin.
Lapprentissage, cest connaître sa possibilité, laccompagnement, cest découvrir son projet de vie, dans le sens où il serait enfoui dans les profondeurs de loubli.
On ne vient pas pour retrouver des souvenirs, ce nest pas ça qui importe, on ne vient pas non plus pour retrouver des émotions, mais pour se retrouver soi, en acceptant tous les détours quil a fallu faire sur le chemin des retrouvailles.
Quest ce que " le projet de vie " en fin de compte, nous diras-tu ?
Ce nest pas à moi de décider, ce quil y a dedans vous appartient. Tout ce que je sais, cest quil est têtu, et quil se manifeste toujours. Parce que, malgré tous nos efforts, on ne peut pas vraiment sempêcher de ressembler à qui on est.
Je sais aussi que, dune manière générale, lexclusion augmente, les jeunes, les vieux, les sans emploi, les sans diplôme, Et, en même temps, il y a des projets pour lutter contre lexclusion. ça ne marche pas vraiment, et cela ne marchera pas tant que lon nintégrera pas la dimension du projet de vie, cest à dire tant que lon continuera à vivre séparé de soi-même.
La première exclusion, c'est de vivre séparé de soi-même, cest celle-là qui nous coupe de lautre !
1 Ce qui différencie cette approche des techniques thérapeutiques, cest que le mouvement nest pas de contourner la défense, ni de lattaquer de front, mais de la vivre, avec ses avantages et inconvénients, jusquà la décision de labandonner, car elle a toujours plus dinconvénients.
2 Pour en savoir plus sur l'approche et sur ce type de contact tactile, cette manière d'être ensemble qui inclut le toucher, je vous propose de consulter un site qui présente l'haptonomie. Personnellement j'ai été formé pour l'instant en haptosynésie (1er niveau) qui est une des applications de l'haptonomie. Cela me permet de donner juste une initiation en quelques séances. Je dois préciser que j'ai reçu cette formation non pas par le fondateur de cette approche -ce n'est pas une technique- mais par son fils, Frans Veldman !