Sauf mention contraire, les articles sont de Francis Lemaire.
Dans ce numéro, jessaie de commencer, avec laide de Marie-Hélène, à vous donner quelques éléments dun "guide de lecture" de limpact de la naissance sur le cours de notre vie.
Lors de lirruption dans notre conscience ou dans notre vie quotidienne dévénements et de sensations que lon ne maîtrise pas du tout, lon cherche, comme dhabitude, à contrôler, à rejeter, à circonscrire, à maintenir à distance ce qui nous fait peur. Et comme personne nen parle ou presque, lon peut se croire seul à vivre et à percevoir ce genre de situation, et on continue à se taire. Le problème, cest que pour tenter de contenir ce qui cherche à sexprimer, on dépense beaucoup dénergie à maintenir ce quon prend pour la norme tout en se privant dune possibilité dévolution. Il semble que le danger ne soit pas de se laisser emporter, mais bien plus de se retrouver à bout de ressource et de ne plus pouvoir rester présent au processus (faire corps avec).
Lassociation na pas encore les moyens de les accueillir, mais elle est bien dans son rôle quand elle propose de lever un peu du silence qui pèse sur les personnes qui vivent des sensations, des expressions qui paraissent décalées, hors norme, étranges.
Pour linstant, elle cherche à établir des liens visibles entre des adhérents dont certains se sont déjà manifestés et dautres qui ne savent pas encore que nos projets de vie ne se sont pas croisés par hasard. Elle propose aussi des activités dont vous avez déjà connaissance et au delà, dans ses projets, il y a la création dun lieu qui pourrait accueillir justement, le temps dune poussée de croissance, des adultes non seulement en quête dévolution, mais aussi ceux qui ne savent plus faire autrement que dévoluer.
Je voudrais que vous sachiez que tout ça se construit progressivement et ne pas éveiller de faux espoirs. Il nest pas question daller explorer des régions mirifiques de notre inconscient, mais dengager doucement un mouvement vers une conscience qui relie plus quelle ne sépare. Cela nécessite du temps. Du temps de débroussaillage, du temps de maturation, du temps de construction et surtout le temps de prolonger ses racines jusquà pouvoir les nouer à dautres.
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Dans le dernier numéro, nous avons vu que "lintention" de vivre rencontrait des obstacles. Que ces obstacles pouvaient paraître insurmontables à certaines périodes de la vie. Le fait de ne pas ressentir lamour espéré, de ne pas être accueilli, dêtre trahi, dêtre dominé, maltraité, déchiré entre ses parents, réprimé par son éducation pouvaient provoquer des réactions émotionnelles elles-mêmes réprimées par soi ou par les autres ou par les deux.
On va réprimer la colère face à une injustice ou la haine ou la tristesse, le sentiment dimpuissance, lintuition dune vérité pas bonne à dire etc.
On va faire quelque chose pour construire un filtre (corporel) qui va empêcher lémotion de nous traverser, de sexprimer, parce quelle nous rappellerait linsupportable.
Ce faisant :
1) On restreint sa possibilité de sentir, on restreint son projet de vie, le mouvement vers les autres, le contact avec le monde. On perd en partie le contact avec soi-même.
2) On nest pas protégé pour autant, le monde continue à nous blesser là où lon refuse dêtre blessé.
3) On transporte avec nous ces émotions que lon a décidé de contenir par et dans une façade 1, et on perçoit le monde à travers elles.
Si on a peur, par exemple, on va transporter sa peur toute sa vie et on va trouver dans le monde de quoi nous faire peur, on verra le monde comme quelque chose deffrayant, dagressant, de néfaste, de dangereux et qui le devient de plus en plus. Cest à dire que lexpérience que lon a fait du monde vient confirmer la représentation que lon en a et la renforce.
Et la conclusion était que cette stratégie nétait pas bonne mais quà linverse, il était possible de faire corps avec son émotion, avec son refus et que, dans ce cas, lon restait certes vulnérable face à certains événements de la vie, mais que lon pouvait devenir capable dy faire face différemment et pas seulement de se soumettre, capable aussi de vivre ce qui est bon pour soi et capable enfin de cesser de vivre dans un monde déformé par les filtres de notre perception.
Mais nous navons pas précisé à partir de quand cette représentation du monde était créée, à quand elle remontait.
On suppose bien que pendant lenfance, on a pu souffrir. Mais, croyez-en mon expérience, il y a des personnes qui font un travail important de réconciliation avec elles-même et qui continuent à se sentir dans une situation inconfortable, à être en conflit avec elles-même et leur entourage ou à ne pas se sentir satisfaites.
Elles ont fait le tour de quelque chose, mais ce nest pas ça. Elles sentent quelles continuent à transporter ces émotions, et elles en souffrent. Eventuellement elles se sont laissées convaincre que ça allait mieux, mais la vérité est là : Quelque chose ne va pas.
Quelque chose ne va pas du même ordre que ce qui na jamais été :
Alors, il est possible que quelque chose nait pas été exploré, cest la mémoire que retient le corps, cest ce qua retenu le corps de son, de notre expérience. 2
Souvenez-vous : Le projet de vie, notre intention de vivre, rencontre des obstacles. Mais de quand date cette intention ?
Même si on na pas de réponse, on peut sentir que notre corps "se souvient", que dès le départ, il a pu sentir sil trouvait une place dans le projet de ses parents et laquelle, il a pu sentir sil était accueilli ou pas etc.
Ce corps est présent depuis le début, cest une évidence matérielle. Qui peut encore soutenir que lon ne commence à vivre au travers de ses sens et de son affectivité quaprès la naissance ? Personne, jespère.
Quoi quil en soit la naissance est déjà un moment très fort en émotions et en significations.
Essayez dimaginer ce corps denfant qui se sent à létroit et qui commence à progresser vers la sortie. Il comprend quil n'y a quune seule issue. Il faut avancer. Plus question de rester, plus question de reculer. Désiré ou pas, il faut quil avance, sa survie est en jeu. Tout dun coup, ça bloque, le col nest pas encore ouvert. Il ny avait quune issue, il ny a plus dissue.
Quel sens cela peut-il avoir ?
Venir au monde quand ce monde ne vous laisse pas venir, alors que vous étiez déjà en train de faire des efforts démesurés pour avancer.
Quest-ce qui peut être senti, même sil ny a pas de mots ?
Essayez de répondre avant de lire la suite.
Ayez une petite oreille pour ce que vous vous dites face à ladversité, les petites phrases qui ne sont même pas dites, même pas traduites en mots mais qui apparaissent dans le comportement ultérieur. Interrogez-vous.
Il y a des gens qui vivent toute leur vie avec ce genre de petites phrases. Et pourtant ils ont survécu à leur naissance, ils ont grandi et été élevés dans des conditions ordinaires mais ils se promènent dans lexistence avec une de ces petites phrases inscrite dans leur corps, dans leurs mouvements, dans leur manière daller à la rencontre du monde.
Toute la vie, le monde est, dans ce cas, un monde qui vous empêche davancer. Il est perçu comme ça.
"Je ne peux rien faire pour avancer"
"Ce nest pas moi qui décide"...
Comment faire corps avec un tel monde ?
Et puis le col souvre et là, les éléments se déchaînent, ce seront dautres petites phrases silencieuses qui viendront sinscrire :
"Si je ne me mets pas en colère, je ne survivrai pas"
"Cest moi ou lautre"
"Si je ne passe pas en force, je ne passe pas du tout"
"Ce nest que par la violence que lon obtient quelque chose"
"Cest ma colère qui ma sauvé"
Et là on trouve des gens qui sont tout le temps en lutte, qui en veulent au monde entier, qui vivent selon la loi de la jungle et qui dès quils sentent ou pressentent un obstacle doivent exploser de colère ou de violence pour retrouver un sentiment de sécurité.
Chacun a inscrit sa manière de survivre, déchapper à lanéantissement.
Pour les uns, cest labandon de linitiative, léchec de la volonté, avec en fond la révolte de ne pas pouvoir guider leur vie.
Pour les autres, cest lexplosion ou lactivité incessante avec la peur de la faiblesse et de tout ce qui peut leur rappeler leur vulnérabilité.
Deux manières de percevoir le monde et à chaque fois limpossibilité, voire la culpabilité de ne pas pouvoir agir autrement :
- - "Je ne peux pas me montrer faible car je pourrais en mourir"
ou
- - "Je ne peux prendre aucune initiative parce que je suis à leur merci".
Cest un peu caricatural, bien sûr, et on peut se dire que ça ne touche pas tout le monde, peut-être, mais avant de vous dire que ça ne concerne que des gens dérangés du ciboulot, transposez-le dans le cadre de votre vie professionnelle par exemple et interrogez-vous sur votre manière de vous sortir dun conflit, dune situation difficile ou déchapper à vos peurs. Si vous ny parvenez pas, observez les autres, un peu au delà des apparences. Si ça ne marche toujours pas, abandonnez la lecture de ce journal en vous disant que vous ny arriverez jamais ou jetez-le en le piétinant de rage !
Au-delà de la plaisanterie, je précise quil ne sagit pas à mon avis, de chercher à reconnaître dans cette distinction des traits de caractères permanents (comme lintroversion ou lextraversion), mais plutôt des attitudes, des stratégies face à des difficultés épisodiques ; des choix de vie ; voire aussi une manière de provoquer les événements qui permettront de mettre en uvre, dactiver ces stratégies, bref de répéter.
Ainsi, sont déjà présents lors de la naissance tous les prototypes de la vie émotionnelle (et philosophique!) :
- "Pourquoi dois-je tant souffrir ?"
- "Pourquoi tant de haine ?"
- "Sils maimaient ils ne feraient pas ça !"
ou simplement
- "vous me faites mal"... Douleur,
- "Vous mécrasez"... Impuissance,
- "Vous ne voyez pas que je souffre !"... Non-reconnaissance
- "Vous navez pas le droit de me faire ça"... Injustice
Sensuivront, plus ou moins dans lordre :
- la menace
- la séduction
- la haine
- la colère
- la tristesse
- la culpabilité
- la soumission
- la rébellion
- etc.
Tout est déjà là.
Tout ce que lon peut ressentir et vivre face à la mort.
Alors forcément, on refuse ça, on refuse que dans le geste de donner la vie il y ait une telle proximité avec la mort !
On cesse de faire corps avec ce monde cauchemardesque et tout dun coup, il ny a plus là quun corps qui souffre et on se prend pour ce corps qui souffre.
Et ce corps apprend, a appris :
- "Jai survécu parce que jai refusé."
ou
- "Jai survécu parce que je me suis soumis."
Mais "ça naurait pas dû arriver" : Cest nous qui lajoutons, cest nous qui refusons et qui divisons le monde entre ce qui devrait arriver et ce qui ne devrait pas arriver.
"ça naurait pas dû arriver, le monde na pas été comme il aurait dû être."
Alors, on va répéter, malgré soi. On va essayer de montrer que lon peut sen sortir sans faire face à la mort, autrement que dans la douleur. On va créer des situations où on pourra tenter den sortir autrement (comme le célèbre Houdini) et le monde nous montre quon ne peut pas sen sortir autrement. A chaque fois, on aura mal, et on finira par se soumettre toute rage rentrée ou par exploser de violence (toujours en caricaturant).
On va vivre le monde comme une matrice anxiogène, pleine dagressions potentielles ou comme une jungle dans laquelle il faut se battre.
[On peut aussi passer sa vie à se protéger, à se défendre, à éviter et on ne sen prive pas, mais dune part, on ny parvient jamais tout à fait et dautre part, ce nest pas ce qui nous intéresse ici.]
Il y a le refus de mourir, bien compréhensible, même si un jour ou lautre, cest lévidence, refuser ne sera plus très utile.
Mais cest plus que cela. Il y a autre chose qui refuse de mourir. Cest cet être qui dit "Non ! Il ny a pas de raison de devoir souffrir autant, de devoir se débattre autant pour avoir le droit de vivre. Cest notre vision de ce qui devrait être qui refuse de mourir. Et toute la vie on risque de traîner cela. "Jaimerais que ça change... mais pas moi, le monde, lautre".
Je voudrais que les autres cessent de magresser alors je séduis, je manipule, je me compromets pour tenter dobtenir un peu de bonheur ou alors je lutte, je menace, jécrabouille, je zigouille pour échapper à ma vulnérabilité qui pourrait être mortelle. Mais jamais de repos, toujours sur le qui vive, toujours seul, au fond.
Jai refusé de faire corps avec ce monde, avec ce corps qui tentait de me broyer. Tous les drames sont là, prêts à vivre, à s'installer dans le décor de ma vie.
Jai refusé de mourir à ce monde que jaurais voulu pour maccueillir ; non pas de mourir tout court, puisque je suis vivant ; et tant que je refuserai le monde tel quil a été, je ne pourrai vivre le monde tel quil est. Je le refuse.
Et si je me sens agressé, jagresse de retour ; et même préventivement, on ne sait jamais, ce qui fait que les autres magressent et que lon peut répéter ensemble nos scénarios préférés.
Je transporte mon monde jusquà ce que je puisse faire ce premier pas : "Oui, jai mal".
Le premier pas de lacceptation : "Oui je souffre" ; "Oui, jai souffert" et "Oui, ma vie est menée par mon refus de souffrir".
En fin de compte, il importe peu de savoir à quand remonte le projet de vie, il suffit de saisir son expression actuelle : "Voilà ce que je refuse, voilà ce qui me touche, voilà ce qui me blesse" - "Oui, je refuse, oui je suis touché, oui, je suis blessé. Oui je voudrais... et non ça nest pas".
Alors seulement, on a une chance de cesser la guerre.
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Ce texte fait mention de deux positions (les matrices périnatales fondamentales II et III de Grof) qui réduisent ici le passage de la naissance à une alternative simpliste. La réalité est bien entendu plus complexe et plus variée.
Il nen subsiste pas moins une question : Pourquoi une personne donnée garde-t-elle lengramme dune matrice plutôt que de lautre ?
Est-ce par accident ? Ou nest-ce pas déjà là la rencontre dun projet de vie et dune histoire familiale ?
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Est-ce ainsi que les hommes naissent ?
Je mappelle Marie-Hélène et depuis 20 ans je travaille en tant que sage-femme... Accompagner des femmes à devenir mères, des hommes à devenir pères, des enfants à naître...
Très tôt, jai été sensibilisée par les écrits de Frédéric Leboyer sur le vécu de ces enfants et jai eu la chance ,sept mois après mon diplôme, de travailler dans une maternité où tout le personnel avait une recherche commune et surtout un désir commun de travail autour de la naissance, pour uvrer vers ce que lon appelait la naissance sans violence. Naissance sans violence pour ce nouveau-né que lon considérait enfin comme une personne...
Javais appris à lécole de sages-femmes quun nouveau-né "cela" ne voit pas ou presque, "cela" nentend pas ou presque pas, "cela" ne ressent pas, en tous cas pas grand chose. Nous apprenions à surveiller le rythme de lenfant in-utero avec des électrodes que nous fixions sur le cuir chevelu du "ftus" et cet enfant qui venait au monde était dès la naissance retiré de sa mère et subissait force examens systématiques et pas du tout sympathiques, le tout arrosé de lumière bien crue et de grands éclats de voix. Les cris de lenfant étaient toujours attendus avec impatience. Il fallait que le bébé pleure... Horreur de naître. Pauvre nouveau-né, aveuglé, abasourdi.
Et puis... enfin ! Un médecin parla de lenfant avec une grande sensibilité ; Leboyer disait la souffrance de cet innocent qui ne peut parler et la manière de laccueillir : Lui parler par le toucher, par les caresses, en suivant son souffle, sens après sens avec juste ce quil faut de lumière et de voix chuchotées, dobscurité et de silence, de patience, dattention et de confiance. Attendre que le cordon ombilical ait cessé de battre avant de le couper, laisser ce nouveau-né tranquillement passer dun relais à lautre ; laisser sinstaller sa respiration...
Je découvrais donc dans ses écrits et dans cette maternité une autre façon de travailler avec davantage découte et de respect de lautre. Ce nétait pas facile. Il fallait une sorte de déconditionnement, de désapprentissage de tous ces gestes systématiques appris et surtout il fallait dépasser la peur...
Un peu plus tard, parallèlement à ce travail, jai commencé un travail de développement personnel. Et ce travail ma assez vite amenée à retrouver les circonstances de ma propre naissance : Vivre et sentir dans mon corps ce passage.
Ce nétait plus ma tête mais mon corps qui me disait cette réalité déjà entr'aperçue, qui mamenait à revivre ce passage difficile, douloureux, ce tunnel, cette solitude, à me retrouver nouveau-né dans le froid et les bruits métalliques, à la fois complètement conscient et complètement impuissant, vulnérable...
Et si naître cétait aussi ça ? Semprisonner dans létroitesse du temps et de lespace en senfermant dans un corps déjà si lourd à porter ?
Ce fut après ce moment-là le plus grand tournant dans mon travail de sage-femme. Je savais alors tellement mieux combien cette petite vie a besoin de réconfort... Et jétais moi-même beaucoup plus détendue et présente...
Michel Odent a parlé de limportance de cette heure qui suit la naissance, période sensible dans toute lespèce humaine, et de la responsabilité des praticiens dans lévolution de notre civilisation, responsabilité dans la transmission de la capacité daimer...
Plus tard, jai rencontré Frans Veldman et lhaptonomie. Déjà pendant la grossesse lenfant petit à petit reconnaît sa mère et son père. Il perçoit lamour de ses parents : Par le toucher, je peux parler à lenfant, établir une relation, ce toucher qui va devenir extrêmement signifiant.
Et puis pendant le travail, chaque contraction, chaque détente constituent un véritable dialogue entre lenfant et le monde du dehors et le toucher peut aider lenfant à ce moment-là et après la naissance, à établir cette sécurité de base qui lui permettra de souvrir au monde avec confiance.
Ce nouveau-né est un miroir. Il nous renvoie à notre image. A nous de ne pas le faire pleurer.
Marie-Hélène GROLLEMUND-PASCAL
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Tout le monde na pas loccasion de revivre sa naissance et ce nest dailleurs pas forcément ce quil y a de plus utile.
Par contre cet épisode a certainement des effets durables sur le cours de notre vie.
Comment en percevoir les résonances dans la vie quotidienne ?
Ce nest pas facile à décrire parce quil sagit dabord de sensations, et le mieux, cest de les éprouver.
Néanmoins, si on part de ce constat de base : Le bébé subit dénormes pressions lors de sa naissance et il en garde des traces mnésiques, des traces psychocorporelles ; si on ajoute que, formées à partir des toutes premières expériences, ces traces organisent fondamentalement sa perception du monde et si enfin, on prend pour hypothèse que comme adultes, nous sommes des bébés qui nous sommes(un peu) développés , on en conclura que ces pressions participent encore aujourdhui à la perception de nos rapports aux autres et au monde.
Encore une fois, il sagit de sentir quelque chose , daller au delà des mots et des images pour les connecter à des sensations qui font partie de votre expérience. Cest à dire deffectuer le chemin inverse de ce que nous faisons pendant les séances daccompagnement.
Pendant un temps, débarrassez-vous des informations que vous apportent habituellement tous vos sens pour ne retenir que la sensation de pression et explorez le monde en donnant la priorité à ce sens.
Sentez la pression dun regard sur vous. Est-ce un jugement, est-ce un regard amical ? Etes-vous aussi libre de vos gestes, de vos actes, de vos pensées sous ce regard que quand vous êtes seul ?
Sentez une présence près de vous, dans une queue au cinéma par exemple. Quelquun cherche à gagner une place et à passer devant vous. Vous pouvez vous tromper, mais cest ce que vous sentez. Au passage cest un bon exemple pour saisir le sens du mot "intention". Vous sentez lintention quil ou quelle exprime de gagner une place. Vous le sentez dans votre espace sans être touché, sans échange verbal, sans geste précis, sans mimique ou posture spéciale, juste lamorce dun mouvement, dune orientation, lindication dune trajectoire. Comment réagissez-vous ? Vous allez exercer une pression en retour ou laissez passer ?
Peu importe. Nous cherchons juste pour linstant à localiser un niveau de perception où léchange entre moi et les autres est un échange de pression et à repérer quà travers cet échange, on lit, on interprète lintention des autres. Et on linterprète bien sûr à partir de son expérience.
En situation stressante, on va sentir - et peut-être, on ne le sentira pas, mais nous réagirons quand même - la "pression" augmenter. Cest dans le langage courant dailleurs : "faire pression sur", "on va lui mettre la pression", "je suis sous pression". (On dit aussi à linverse "il est gonflé, celui-là").
On peut imaginer une situation professionnelle, un débat, un conflit, mais aussi des choses plus subtiles, qui ne passent pas par la parole ou par les actes.On peut vous faire comprendre que vous nexistez pas, que vous gênez, que vous avez dit une connerie, sans vous le dire. On peut vous marcher sur les pieds ou sur vos plates bandes, vous étouffer, vous mettre le couteau sous la gorge... Toutes ces expressions ne sont pas quimagées, ce sont des réalités senties. (Eventuellement déniées dailleurs, mais cest un autre problème.) On vit dans un monde de pressions.
Pendant la naissance, le projet de vie (naître) est déjà confronté à des pressions immenses. Le monde est écrasant et lenfant naissant peut être amené à ne plus faire corps avec le monde qui lenvironne.
Ni la mère qui accouche, ni lenfant qui va naître nétaient préparés à vivre ces difficultés. Chacun des deux a beaucoup de mal à continuer à faire corps avec lautre. Cest comme ça que naissent pour lenfant deux catégories dobjets : Lui et le reste du monde.
En même temps, il tire de cette expérience une stratégie face aux pressions quexerce la vie sur lui. Cette stratégie est fondée sur laffirmation : "Comme ça, tu ne mourras pas".
Comme ça ?
Soit : "Je mécrase et jattends que ça passe"
Soit : "Je me mets en colère, il ny a que ça qui marche".
Et chacun se promène dans la vie et dans le monde avec sa stratégie. (On la promène aussi, je veux dire elle nencombre pas que nous, on pourra tenter de la refiler à dautres, à nos enfants par exemple).
Sous la pression des événements donc, certains vont avoir tendance à réagir en sécrasant sans pouvoir fuir ou contre-attaquer.
Ce nest pas une pression qui se manifeste par des symptômes physiques, encore que cela puisse arriver, mais cest réellement sensible.
Lespace des possibles, lespace vital se réduit. Ça nempêche pas de vivre, pas toujours, du moins, pas au début !
Même si de temps en temps, on reproche aux autres de nous prendre cet espace, ce ne sont pas eux qui sont en cause. Cest un espace dont nous avons la responsabilité. Quelque chose en nous a une forme rétrécie qui laisse la place à ce qui nous arrive. Il est de notre responsabilité de regagner cette place perdue.
(Cest une manière de parler, gagner, perdre, est-ce que cest ma place, à moi ? Il ne sagit pas dun combat pour une place réservée mais plutôt de réinvestir cette place que lon a choisi un jour de ne pas occuper.)
Il y a aussi lautre versant de la réponse à cette pression : "Je me bagarre et je sais que cela me réussit."
Je promène donc toujours ma stratégie et quand il y a une pression à lhorizon, jattaque. Le problème, ici, cest que je ne peux pas mempêcher dattaquer, de me mettre en colère, de casser, de détruire. Jexerce une contre-pression, mais elle nest pas ajustée.
Bien sûr, je peux avoir limpression de réussir dans la vie, mais il arrive que le monde résiste à mes colères, à mes excès. Par exemple si je deviens délinquant ou si jai des conduites trop asociales, mais aussi face à certains événements de la vie qui arrivent même si je me révolte, comme une promotion refusée par mon patron ou la mort dun ami.
Le problème cest que jai appris que cela marche et que je nai pas dautre solution. Parce que ma manière de réagir masque une grande fragilité et accepter la fragilité cest entrer dans une détresse insupportable. (On se souvient que lon est en train de parler des marques laissées par la naissance).
Voilà donc deux stratégies qui se promènent à travers le monde grâce à nous.
Faire pression, subir la pression et puis inverser la vapeur de temps en temps. Oppresseur / opprimé, mais toujours lun contre lautre, les uns contre les autres, jamais ensemble.
On peut rencontrer ces mêmes mouvements dans nos relations interpersonnelles, juste quand on est deux. Lun fait pression sur lautre, chacun essaie dexercer une pression à des degrés et à des niveaux différents, de maintenir son territoire et pourquoi pas den gagner. Il suffit de peu de mots et de peu de gestes pour montrer son accord ou son désaccord, son enthousiasme ou son indifférence, sa bonne ou mauvaise humeur et ainsi dobtenir quelque chose de lautre sans lui demander vraiment.Il arrive que lun gagne et que lautre perde. Gagner quoi, perdre quoi? Lhistoire ne le dit pas.
Et vous, êtes-vous du genre à exercer une pression ou à la subir ? Ou êtes-vous capable dêtre juste là, ensemble, sans que lun prenne le pas sur lautre ?
On les rencontre aussi au niveau social, au niveau des sociétés, des états. On parle de groupes de pression ou détats qui font pression les uns sur les autres (pas forcément avec de mauvaises intentions, mais vous savez comment est pavé lenfer !).
...Le gouvernement a cédé sous la pression de la rue.
Les présidents de région ont cédé sous la pression médiatique...
Sans compter que lon peut ressentir une pression sans que lautre lexerce. Notre mémoire nous joue parfois des tours et fait jouer aux autres un rôle quelle seule leur a attribué, juste pour nous donner loccasion de trouver une issue différente à nos vieux scénarios.
Les autres, cela peut être nimporte qui : mon compagnon de vie, mes voisins, les membres du parti opposé, les étrangers qui sont sur mon sol. Quand on a le sentiment de subir, on veut que ça cesse, on voudrait pouvoir se sentir en sécurité, on repousse lautre. Et à linverse, quand on sest laissé emporté par la violence, on implore le pardon (ça arrive).
Je ne souhaite pas proposer en écrivant cela un modèle explicatif des malheurs du monde, mais seulement indiquer notre responsabilité tout à fait locale dans le maintien des rapports de pression que nous entretenons.
Avons-nous le choix ?
Il y en a qui ne savent pas faire autrement que de subir et dautres qui ne savent pas faire autrement que dimposer, que de se battre. Cela ne veut pas dire que ce nest pas bien de subir, de fuir, de se battre, de se mettre en colère, de se révolter, non, ce qui est à constater, cest que ce nest pas un choix.
Ce nest pas un choix parce à un moment ou à un autre, mais ici nous parlons de la naissance, notre corps, nous, navons pas pu faire autrement que dadopter une stratégie qui nous a sauvé et que nous tenons pour bonne. Non pas de manière rationnelle, mais parce que toute notre vie sest construite sur ce constat : Si je fais comme ça, jéchappe à la mort. Jai fait lexpérience que cest cette manière de me construire qui me tient debout. Et pour lun, "si jose plus, si jessaie de dire que jexiste, je vais me ramasser des coups", et pour lautre, "si je nen donne pas, y vont mécraser".
Ça nempêche pas les uns et les autres dêtre sociables, en surface, de nêtre pas tout le temps dans la caricature, mais cest leur fondation. Ça ne veut pas dire que pour retrouver le choix, il faut remanier la fondation. Non, simplement, si on se rend compte que lon na pas le choix dans sa vie, que lon utilise toujours la même stratégie y compris quand ce nest pas la bonne, alors la solution, cest de souvrir à de nouveaux choix. Et ça, cest une capacité actuelle.
Quel était le problème à lépoque de la naissance ? Cétait de ne pas pouvoir faire corps avec le monde. Et ce problème na pas changé. IL est toujours présent. Cest à lui que lon peut trouver une solution maintenant, pas à celui que lon a rencontré à lépoque. Et cette solution relève de notre responsabilité.
Trouver lespace où je suis à ma place, lautre aussi ; place où je peux le remettre si nécessaire, mais sans plus.
Lespace où léquilibre nest pas la neutralisation des pressions réciproques, mais linutilité de la pression de part et dautre.
Vivre ensemble, trouver ou créer lespace où ni lun ni lautre na à décider pour lautre et où cependant les décisions se prennent et saccomplissent.
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