Association pour une pédagogie du développement personnel

Pour mémoire n°2

Le corps mémoire : 1er volet :

La naissance

Les différents articles forment une continuité. Il est préférable de les lire dans l'ordre de présentation. Vous pouvez néanmoins les atteindre directement en cliquant dans la liste.
Les notes de bas de page sont liées au texte et réciproquement.

Sauf mention contraire, les articles sont de Francis Lemaire.

 

Editorial

Dans ce numéro, j’essaie de commencer, avec l’aide de Marie-Hélène, à vous donner quelques éléments d’un "guide de lecture" de l’impact de la naissance sur le cours de notre vie.

Lors de l’irruption dans notre conscience ou dans notre vie quotidienne d’événements et de sensations que l’on ne maîtrise pas du tout, l’on cherche, comme d’habitude, à contrôler, à rejeter, à circonscrire, à maintenir à distance ce qui nous fait peur. Et comme personne n’en parle ou presque, l’on peut se croire seul à vivre et à percevoir ce genre de situation, et on continue à se taire. Le problème, c’est que pour tenter de contenir ce qui cherche à s’exprimer, on dépense beaucoup d’énergie à maintenir ce qu’on prend pour la norme tout en se privant d’une possibilité d’évolution. Il semble que le danger ne soit pas de se laisser emporter, mais bien plus de se retrouver à bout de ressource et de ne plus pouvoir rester présent au processus (faire corps avec).

L’association n’a pas encore les moyens de les accueillir, mais elle est bien dans son rôle quand elle propose de lever un peu du silence qui pèse sur les personnes qui vivent des sensations, des expressions qui paraissent décalées, hors norme, étranges.

Pour l’instant, elle cherche à établir des liens visibles entre des adhérents dont certains se sont déjà manifestés et d’autres qui ne savent pas encore que nos projets de vie ne se sont pas croisés par hasard. Elle propose aussi des activités dont vous avez déjà connaissance et au delà, dans ses projets, il y a la création d’un lieu qui pourrait accueillir justement, le temps d’une poussée de croissance, des adultes non seulement en quête d’évolution, mais aussi ceux qui ne savent plus faire autrement que d’évoluer.

Je voudrais que vous sachiez que tout ça se construit progressivement et ne pas éveiller de faux espoirs. Il n’est pas question d’aller explorer des régions mirifiques de notre inconscient, mais d’engager doucement un mouvement vers une conscience qui relie plus qu’elle ne sépare. Cela nécessite du temps. Du temps de débroussaillage, du temps de maturation, du temps de construction et surtout le temps de prolonger ses racines jusqu’à pouvoir les nouer à d’autres.

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Résumé des épisodes précédents.

Dans le dernier numéro, nous avons vu que "l’intention" de vivre rencontrait des obstacles. Que ces obstacles pouvaient paraître insurmontables à certaines périodes de la vie. Le fait de ne pas ressentir l’amour espéré, de ne pas être accueilli, d’être trahi, d’être dominé, maltraité, déchiré entre ses parents, réprimé par son éducation pouvaient provoquer des réactions émotionnelles elles-mêmes réprimées par soi ou par les autres ou par les deux.

On va réprimer la colère face à une injustice ou la haine ou la tristesse, le sentiment d’impuissance, l’intuition d’une vérité pas bonne à dire etc.

On va faire quelque chose pour construire un filtre (corporel) qui va empêcher l’émotion de nous traverser, de s’exprimer, parce qu’elle nous rappellerait l’insupportable.

Ce faisant :

1) On restreint sa possibilité de sentir, on restreint son projet de vie, le mouvement vers les autres, le contact avec le monde. On perd en partie le contact avec soi-même.

2) On n’est pas protégé pour autant, le monde continue à nous blesser là où l’on refuse d’être blessé.

3) On transporte avec nous ces émotions que l’on a décidé de contenir par et dans une façade 1, et on perçoit le monde à travers elles.

Si on a peur, par exemple, on va transporter sa peur toute sa vie et on va trouver dans le monde de quoi nous faire peur, on verra le monde comme quelque chose d’effrayant, d’agressant, de néfaste, de dangereux et qui le devient de plus en plus. C’est à dire que l’expérience que l’on a fait du monde vient confirmer la représentation que l’on en a et la renforce.

Et la conclusion était que cette stratégie n’était pas bonne mais qu’à l’inverse, il était possible de faire corps avec son émotion, avec son refus et que, dans ce cas, l’on restait certes vulnérable face à certains événements de la vie, mais que l’on pouvait devenir capable d’y faire face différemment et pas seulement de se soumettre, capable aussi de vivre ce qui est bon pour soi et capable enfin de cesser de vivre dans un monde déformé par les filtres de notre perception.

Mais nous n’avons pas précisé à partir de quand cette représentation du monde était créée, à quand elle remontait.

On suppose bien que pendant l’enfance, on a pu souffrir. Mais, croyez-en mon expérience, il y a des personnes qui font un travail important de réconciliation avec elles-même et qui continuent à se sentir dans une situation inconfortable, à être en conflit avec elles-même et leur entourage ou à ne pas se sentir satisfaites.

Elles ont fait le tour de quelque chose, mais ce n’est pas ça. Elles sentent qu’elles continuent à transporter ces émotions, et elles en souffrent. Eventuellement elles se sont laissées convaincre que ça allait mieux, mais la vérité est là : Quelque chose ne va pas.

Quelque chose ne va pas du même ordre que ce qui n’a jamais été :

Alors, il est possible que quelque chose n’ait pas été exploré, c’est la mémoire que retient le corps, c’est ce qu’a retenu le corps de son, de notre expérience. 2

Note 1. Soyez attentifs au fait que la question ici n’est pas de rénover la façade, encore une fois ressembler à quelqu’un de bien, sociable, convivial, généreux, militant etc., mais de contacter ce qu’il y a derrière. On peut très bien, si on n’est pas attentif, ne pas percevoir la réalité que tentent de transcrire ces articles puisqu’on n’arrête pas d’essayer d’y échapper.
 
Note 2. C’est même peut-être une clause de sauvegarde inscrite dans notre projet de vie : ne pas changer de symptôme ou de mal-être avant d’avoir vérifié par soi-même que l’on a bien contacté la partie de nous-même avec laquelle nous cherchions à nous réconcilier.
La preuve : demandez-vous pourquoi c’est si difficile de changer, c’est tout simplement parce qu’on ne veut pas. Et si on ne change pas alors qu’on ne veut pas changer, tout va bien.
Mais qu’est-ce qu’on cherche alors ? A se Réconcilier.
 
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L'épisode de la naissance

Souvenez-vous : Le projet de vie, notre intention de vivre, rencontre des obstacles. Mais de quand date cette intention ?

Même si on n’a pas de réponse, on peut sentir que notre corps "se souvient", que dès le départ, il a pu sentir s’il trouvait une place dans le projet de ses parents et laquelle, il a pu sentir s’il était accueilli ou pas etc.

Ce corps est présent depuis le début, c’est une évidence matérielle. Qui peut encore soutenir que l’on ne commence à vivre au travers de ses sens et de son affectivité qu’après la naissance ? Personne, j’espère.

Quoi qu’il en soit la naissance est déjà un moment très fort en émotions et en significations.

Essayez d’imaginer ce corps d’enfant qui se sent à l’étroit et qui commence à progresser vers la sortie. Il comprend qu’il n'y a qu’une seule issue. Il faut avancer. Plus question de rester, plus question de reculer. Désiré ou pas, il faut qu’il avance, sa survie est en jeu. Tout d’un coup, ça bloque, le col n’est pas encore ouvert. Il n’y avait qu’une issue, il n’y a plus d’issue.

Quel sens cela peut-il avoir ?

Venir au monde quand ce monde ne vous laisse pas venir, alors que vous étiez déjà en train de faire des efforts démesurés pour avancer.

Qu’est-ce qui peut être senti, même s’il n’y a pas de mots ?

Essayez de répondre avant de lire la suite.

Ayez une petite oreille pour ce que vous vous dites face à l’adversité, les petites phrases qui ne sont même pas dites, même pas traduites en mots mais qui apparaissent dans le comportement ultérieur. Interrogez-vous.

Il y a des gens qui vivent toute leur vie avec ce genre de petites phrases. Et pourtant ils ont survécu à leur naissance, ils ont grandi et été élevés dans des conditions ordinaires mais ils se promènent dans l’existence avec une de ces petites phrases inscrite dans leur corps, dans leurs mouvements, dans leur manière d’aller à la rencontre du monde.

Toute la vie, le monde est, dans ce cas, un monde qui vous empêche d’avancer. Il est perçu comme ça.

"Je ne peux rien faire pour avancer"

"Ce n’est pas moi qui décide"...

Comment faire corps avec un tel monde ?

 

Et puis le col s’ouvre et là, les éléments se déchaînent, ce seront d’autres petites phrases silencieuses qui viendront s’inscrire :

"Si je ne me mets pas en colère, je ne survivrai pas"

"C’est moi ou l’autre"

"Si je ne passe pas en force, je ne passe pas du tout"

"Ce n’est que par la violence que l’on obtient quelque chose"

"C’est ma colère qui m’a sauvé"

Et là on trouve des gens qui sont tout le temps en lutte, qui en veulent au monde entier, qui vivent selon la loi de la jungle et qui dès qu’ils sentent ou pressentent un obstacle doivent exploser de colère ou de violence pour retrouver un sentiment de sécurité.

Chacun a inscrit sa manière de survivre, d’échapper à l’anéantissement.

Pour les uns, c’est l’abandon de l’initiative, l’échec de la volonté, avec en fond la révolte de ne pas pouvoir guider leur vie.

Pour les autres, c’est l’explosion ou l’activité incessante avec la peur de la faiblesse et de tout ce qui peut leur rappeler leur vulnérabilité.

Deux manières de percevoir le monde et à chaque fois l’impossibilité, voire la culpabilité de ne pas pouvoir agir autrement :

- "Je ne peux pas me montrer faible car je pourrais en mourir"

ou

- "Je ne peux prendre aucune initiative parce que je suis à leur merci".

C’est un peu caricatural, bien sûr, et on peut se dire que ça ne touche pas tout le monde, peut-être, mais avant de vous dire que ça ne concerne que des gens dérangés du ciboulot, transposez-le dans le cadre de votre vie professionnelle par exemple et interrogez-vous sur votre manière de vous sortir d’un conflit, d’une situation difficile ou d’échapper à vos peurs. Si vous n’y parvenez pas, observez les autres, un peu au delà des apparences. Si ça ne marche toujours pas, abandonnez la lecture de ce journal en vous disant que vous n’y arriverez jamais ou jetez-le en le piétinant de rage !

Au-delà de la plaisanterie, je précise qu’il ne s’agit pas à mon avis, de chercher à reconnaître dans cette distinction des traits de caractères permanents (comme l’introversion ou l’extraversion), mais plutôt des attitudes, des stratégies face à des difficultés épisodiques ; des choix de vie ; voire aussi une manière de provoquer les événements qui permettront de mettre en œuvre, d’activer ces stratégies, bref de répéter.

 

Ainsi, sont déjà présents lors de la naissance tous les prototypes de la vie émotionnelle (et philosophique!) :

- "Pourquoi dois-je tant souffrir ?"

- "Pourquoi tant de haine ?"

- "S’ils m’aimaient ils ne feraient pas ça !"

ou simplement

- "vous me faites mal"... Douleur,

- "Vous m’écrasez"... Impuissance,

- "Vous ne voyez pas que je souffre !"... Non-reconnaissance

- "Vous n’avez pas le droit de me faire ça"... Injustice

S’ensuivront, plus ou moins dans l’ordre :

la menace
la séduction
la haine
la colère
la tristesse
la culpabilité
la soumission
la rébellion
etc.

Tout est déjà là.

Tout ce que l’on peut ressentir et vivre face à la mort.

Alors forcément, on refuse ça, on refuse que dans le geste de donner la vie il y ait une telle proximité avec la mort !

On cesse de faire corps avec ce monde cauchemardesque et tout d’un coup, il n’y a plus là qu’un corps qui souffre et on se prend pour ce corps qui souffre.

Et ce corps apprend, a appris :

- "J’ai survécu parce que j’ai refusé."

ou

- "J’ai survécu parce que je me suis soumis."

Mais "ça n’aurait pas dû arriver" : C’est nous qui l’ajoutons, c’est nous qui refusons et qui divisons le monde entre ce qui devrait arriver et ce qui ne devrait pas arriver.

"ça n’aurait pas dû arriver, le monde n’a pas été comme il aurait dû être."

Alors, on va répéter, malgré soi. On va essayer de montrer que l’on peut s’en sortir sans faire face à la mort, autrement que dans la douleur. On va créer des situations où on pourra tenter d’en sortir autrement (comme le célèbre Houdini) et le monde nous montre qu’on ne peut pas s’en sortir autrement. A chaque fois, on aura mal, et on finira par se soumettre toute rage rentrée ou par exploser de violence (toujours en caricaturant).

On va vivre le monde comme une matrice anxiogène, pleine d’agressions potentielles ou comme une jungle dans laquelle il faut se battre.

[On peut aussi passer sa vie à se protéger, à se défendre, à éviter et on ne s’en prive pas, mais d’une part, on n’y parvient jamais tout à fait et d’autre part, ce n’est pas ce qui nous intéresse ici.]

 

Il y a le refus de mourir, bien compréhensible, même si un jour ou l’autre, c’est l’évidence, refuser ne sera plus très utile.

Mais c’est plus que cela. Il y a autre chose qui refuse de mourir. C’est cet être qui dit "Non ! Il n’y a pas de raison de devoir souffrir autant, de devoir se débattre autant pour avoir le droit de vivre. C’est notre vision de ce qui devrait être qui refuse de mourir. Et toute la vie on risque de traîner cela. "J’aimerais que ça change... mais pas moi, le monde, l’autre".

Je voudrais que les autres cessent de m’agresser alors je séduis, je manipule, je me compromets pour tenter d’obtenir un peu de bonheur ou alors je lutte, je menace, j’écrabouille, je zigouille pour échapper à ma vulnérabilité qui pourrait être mortelle. Mais jamais de repos, toujours sur le qui vive, toujours seul, au fond.

J’ai refusé de faire corps avec ce monde, avec ce corps qui tentait de me broyer. Tous les drames sont là, prêts à vivre, à s'installer dans le décor de ma vie.

J’ai refusé de mourir à ce monde que j’aurais voulu pour m’accueillir ; non pas de mourir tout court, puisque je suis vivant ; et tant que je refuserai le monde tel qu’il a été, je ne pourrai vivre le monde tel qu’il est. Je le refuse.

Et si je me sens agressé, j’agresse de retour ; et même préventivement, on ne sait jamais, ce qui fait que les autres m’agressent et que l’on peut répéter ensemble nos scénarios préférés.

Je transporte mon monde jusqu’à ce que je puisse faire ce premier pas : "Oui, j’ai mal".

Le premier pas de l’acceptation : "Oui je souffre" ; "Oui, j’ai souffert" et "Oui, ma vie est menée par mon refus de souffrir".

En fin de compte, il importe peu de savoir à quand remonte le projet de vie, il suffit de saisir son expression actuelle : "Voilà ce que je refuse, voilà ce qui me touche, voilà ce qui me blesse" - "Oui, je refuse, oui je suis touché, oui, je suis blessé. Oui je voudrais... et non ça n’est pas".

Alors seulement, on a une chance de cesser la guerre.

_____________

 

Ce texte fait mention de deux positions (les matrices périnatales fondamentales II et III de Grof) qui réduisent ici le passage de la naissance à une alternative simpliste. La réalité est bien entendu plus complexe et plus variée.

Il n’en subsiste pas moins une question : Pourquoi une personne donnée garde-t-elle l’engramme d’une matrice plutôt que de l’autre ?

Est-ce par accident ? Ou n’est-ce pas déjà là la rencontre d’un projet de vie et d’une histoire familiale ?

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Est-ce ainsi que les hommes naissent ?

Je m’appelle Marie-Hélène et depuis 20 ans je travaille en tant que sage-femme... Accompagner des femmes à devenir mères, des hommes à devenir pères, des enfants à naître...

Très tôt, j’ai été sensibilisée par les écrits de Frédéric Leboyer sur le vécu de ces enfants et j’ai eu la chance ,sept mois après mon diplôme, de travailler dans une maternité où tout le personnel avait une recherche commune et surtout un désir commun de travail autour de la naissance, pour œuvrer vers ce que l’on appelait la naissance sans violence. Naissance sans violence pour ce nouveau-né que l’on considérait enfin comme une personne...

J’avais appris à l’école de sages-femmes qu’un nouveau-né "cela" ne voit pas ou presque, "cela" n’entend pas ou presque pas, "cela" ne ressent pas, en tous cas pas grand chose. Nous apprenions à surveiller le rythme de l’enfant in-utero avec des électrodes que nous fixions sur le cuir chevelu du "fœtus" et cet enfant qui venait au monde était dès la naissance retiré de sa mère et subissait force examens systématiques et pas du tout sympathiques, le tout arrosé de lumière bien crue et de grands éclats de voix. Les cris de l’enfant étaient toujours attendus avec impatience. Il fallait que le bébé pleure... Horreur de naître. Pauvre nouveau-né, aveuglé, abasourdi.

Et puis... enfin ! Un médecin parla de l’enfant avec une grande sensibilité ; Leboyer disait la souffrance de cet innocent qui ne peut parler et la manière de l’accueillir : Lui parler par le toucher, par les caresses, en suivant son souffle, sens après sens avec juste ce qu’il faut de lumière et de voix chuchotées, d’obscurité et de silence, de patience, d’attention et de confiance. Attendre que le cordon ombilical ait cessé de battre avant de le couper, laisser ce nouveau-né tranquillement passer d’un relais à l’autre ; laisser s’installer sa respiration...

Je découvrais donc dans ses écrits et dans cette maternité une autre façon de travailler avec davantage d’écoute et de respect de l’autre. Ce n’était pas facile. Il fallait une sorte de déconditionnement, de désapprentissage de tous ces gestes systématiques appris et surtout il fallait dépasser la peur...

Un peu plus tard, parallèlement à ce travail, j’ai commencé un travail de développement personnel. Et ce travail m’a assez vite amenée à retrouver les circonstances de ma propre naissance : Vivre et sentir dans mon corps ce passage.

Ce n’était plus ma tête mais mon corps qui me disait cette réalité déjà entr'aperçue, qui m’amenait à revivre ce passage difficile, douloureux, ce tunnel, cette solitude, à me retrouver nouveau-né dans le froid et les bruits métalliques, à la fois complètement conscient et complètement impuissant, vulnérable...

Et si naître c’était aussi ça ? S’emprisonner dans l’étroitesse du temps et de l’espace en s’enfermant dans un corps déjà si lourd à porter ?

Ce fut après ce moment-là le plus grand tournant dans mon travail de sage-femme. Je savais alors tellement mieux combien cette petite vie a besoin de réconfort... Et j’étais moi-même beaucoup plus détendue et présente...

Michel Odent a parlé de l’importance de cette heure qui suit la naissance, période sensible dans toute l’espèce humaine, et de la responsabilité des praticiens dans l’évolution de notre civilisation, responsabilité dans la transmission de la capacité d’aimer...

Plus tard, j’ai rencontré Frans Veldman et l’haptonomie. Déjà pendant la grossesse l’enfant petit à petit reconnaît sa mère et son père. Il perçoit l’amour de ses parents : Par le toucher, je peux parler à l’enfant, établir une relation, ce toucher qui va devenir extrêmement signifiant.

Et puis pendant le travail, chaque contraction, chaque détente constituent un véritable dialogue entre l’enfant et le monde du dehors et le toucher peut aider l’enfant à ce moment-là et après la naissance, à établir cette sécurité de base qui lui permettra de s’ouvrir au monde avec confiance.

Ce nouveau-né est un miroir. Il nous renvoie à notre image. A nous de ne pas le faire pleurer.

Marie-Hélène GROLLEMUND-PASCAL

 

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Matrices de comportement

Tout le monde n’a pas l’occasion de revivre sa naissance et ce n’est d’ailleurs pas forcément ce qu’il y a de plus utile.

Par contre cet épisode a certainement des effets durables sur le cours de notre vie.

Comment en percevoir les résonances dans la vie quotidienne ?

Ce n’est pas facile à décrire parce qu’il s’agit d’abord de sensations, et le mieux, c’est de les éprouver.

Néanmoins, si on part de ce constat de base : Le bébé subit d’énormes pressions lors de sa naissance et il en garde des traces mnésiques, des traces psychocorporelles ; si on ajoute que, formées à partir des toutes premières expériences, ces traces organisent fondamentalement sa perception du monde et si enfin, on prend pour hypothèse que comme adultes, nous sommes des bébés qui nous sommes(un peu) développés , on en conclura que ces pressions participent encore aujourd’hui à la perception de nos rapports aux autres et au monde.

Encore une fois, il s’agit de sentir quelque chose , d’aller au delà des mots et des images pour les connecter à des sensations qui font partie de votre expérience. C’est à dire d’effectuer le chemin inverse de ce que nous faisons pendant les séances d’accompagnement.

Pendant un temps, débarrassez-vous des informations que vous apportent habituellement tous vos sens pour ne retenir que la sensation de pression et explorez le monde en donnant la priorité à ce sens.

Sentez la pression d’un regard sur vous. Est-ce un jugement, est-ce un regard amical ? Etes-vous aussi libre de vos gestes, de vos actes, de vos pensées sous ce regard que quand vous êtes seul ?

Sentez une présence près de vous, dans une queue au cinéma par exemple. Quelqu’un cherche à gagner une place et à passer devant vous. Vous pouvez vous tromper, mais c’est ce que vous sentez. Au passage c’est un bon exemple pour saisir le sens du mot "intention". Vous sentez l’intention qu’il ou qu’elle exprime de gagner une place. Vous le sentez dans votre espace sans être touché, sans échange verbal, sans geste précis, sans mimique ou posture spéciale, juste l’amorce d’un mouvement, d’une orientation, l’indication d’une trajectoire. Comment réagissez-vous ? Vous allez exercer une pression en retour ou laissez passer ?

Peu importe. Nous cherchons juste pour l’instant à localiser un niveau de perception où l’échange entre moi et les autres est un échange de pression et à repérer qu’à travers cet échange, on lit, on interprète l’intention des autres. Et on l’interprète bien sûr à partir de son expérience.

En situation stressante, on va sentir - et peut-être, on ne le sentira pas, mais nous réagirons quand même - la "pression" augmenter. C’est dans le langage courant d’ailleurs : "faire pression sur", "on va lui mettre la pression", "je suis sous pression". (On dit aussi à l’inverse "il est gonflé, celui-là").

On peut imaginer une situation professionnelle, un débat, un conflit, mais aussi des choses plus subtiles, qui ne passent pas par la parole ou par les actes.On peut vous faire comprendre que vous n’existez pas, que vous gênez, que vous avez dit une connerie, sans vous le dire. On peut vous marcher sur les pieds ou sur vos plates bandes, vous étouffer, vous mettre le couteau sous la gorge... Toutes ces expressions ne sont pas qu’imagées, ce sont des réalités senties. (Eventuellement déniées d’ailleurs, mais c’est un autre problème.) On vit dans un monde de pressions.

Pendant la naissance, le projet de vie (naître) est déjà confronté à des pressions immenses. Le monde est écrasant et l’enfant naissant peut être amené à ne plus faire corps avec le monde qui l’environne.

Ni la mère qui accouche, ni l’enfant qui va naître n’étaient préparés à vivre ces difficultés. Chacun des deux a beaucoup de mal à continuer à faire corps avec l’autre. C’est comme ça que naissent pour l’enfant deux catégories d’objets : Lui et le reste du monde.

En même temps, il tire de cette expérience une stratégie face aux pressions qu’exerce la vie sur lui. Cette stratégie est fondée sur l’affirmation : "Comme ça, tu ne mourras pas".

Comme ça ?

Soit : "Je m’écrase et j’attends que ça passe"

Soit : "Je me mets en colère, il n’y a que ça qui marche".

Et chacun se promène dans la vie et dans le monde avec sa stratégie. (On la promène aussi, je veux dire elle n’encombre pas que nous, on pourra tenter de la refiler à d’autres, à nos enfants par exemple).

Sous la pression des événements donc, certains vont avoir tendance à réagir en s’écrasant sans pouvoir fuir ou contre-attaquer.

Ce n’est pas une pression qui se manifeste par des symptômes physiques, encore que cela puisse arriver, mais c’est réellement sensible.

L’espace des possibles, l’espace vital se réduit. Ça n’empêche pas de vivre, pas toujours, du moins, pas au début !

Même si de temps en temps, on reproche aux autres de nous prendre cet espace, ce ne sont pas eux qui sont en cause. C’est un espace dont nous avons la responsabilité. Quelque chose en nous a une forme rétrécie qui laisse la place à ce qui nous arrive. Il est de notre responsabilité de regagner cette place perdue.

(C’est une manière de parler, gagner, perdre, est-ce que c’est ma place, à moi ? Il ne s’agit pas d’un combat pour une place réservée mais plutôt de réinvestir cette place que l’on a choisi un jour de ne pas occuper.)

Il y a aussi l’autre versant de la réponse à cette pression : "Je me bagarre et je sais que cela me réussit."

Je promène donc toujours ma stratégie et quand il y a une pression à l’horizon, j’attaque. Le problème, ici, c’est que je ne peux pas m’empêcher d’attaquer, de me mettre en colère, de casser, de détruire. J’exerce une contre-pression, mais elle n’est pas ajustée.

Bien sûr, je peux avoir l’impression de réussir dans la vie, mais il arrive que le monde résiste à mes colères, à mes excès. Par exemple si je deviens délinquant ou si j’ai des conduites trop asociales, mais aussi face à certains événements de la vie qui arrivent même si je me révolte, comme une promotion refusée par mon patron ou la mort d’un ami.

Le problème c’est que j’ai appris que cela marche et que je n’ai pas d’autre solution. Parce que ma manière de réagir masque une grande fragilité et accepter la fragilité c’est entrer dans une détresse insupportable. (On se souvient que l’on est en train de parler des marques laissées par la naissance).

Voilà donc deux stratégies qui se promènent à travers le monde grâce à nous.

Faire pression, subir la pression et puis inverser la vapeur de temps en temps. Oppresseur / opprimé, mais toujours l’un contre l’autre, les uns contre les autres, jamais ensemble.

On peut rencontrer ces mêmes mouvements dans nos relations interpersonnelles, juste quand on est deux. L’un fait pression sur l’autre, chacun essaie d’exercer une pression à des degrés et à des niveaux différents, de maintenir son territoire et pourquoi pas d’en gagner. Il suffit de peu de mots et de peu de gestes pour montrer son accord ou son désaccord, son enthousiasme ou son indifférence, sa bonne ou mauvaise humeur et ainsi d’obtenir quelque chose de l’autre sans lui demander vraiment.Il arrive que l’un gagne et que l’autre perde. Gagner quoi, perdre quoi? L’histoire ne le dit pas.

Et vous, êtes-vous du genre à exercer une pression ou à la subir ? Ou êtes-vous capable d’être juste là, ensemble, sans que l’un prenne le pas sur l’autre ?

On les rencontre aussi au niveau social, au niveau des sociétés, des états. On parle de groupes de pression ou d’états qui font pression les uns sur les autres (pas forcément avec de mauvaises intentions, mais vous savez comment est pavé l’enfer !).

...Le gouvernement a cédé sous la pression de la rue.

Les présidents de région ont cédé sous la pression médiatique...

Sans compter que l’on peut ressentir une pression sans que l’autre l’exerce. Notre mémoire nous joue parfois des tours et fait jouer aux autres un rôle qu’elle seule leur a attribué, juste pour nous donner l’occasion de trouver une issue différente à nos vieux scénarios.

Les autres, cela peut être n’importe qui : mon compagnon de vie, mes voisins, les membres du parti opposé, les étrangers qui sont sur mon sol. Quand on a le sentiment de subir, on veut que ça cesse, on voudrait pouvoir se sentir en sécurité, on repousse l’autre. Et à l’inverse, quand on s’est laissé emporté par la violence, on implore le pardon (ça arrive).

Je ne souhaite pas proposer en écrivant cela un modèle explicatif des malheurs du monde, mais seulement indiquer notre responsabilité tout à fait locale dans le maintien des rapports de pression que nous entretenons.

Avons-nous le choix ?

Il y en a qui ne savent pas faire autrement que de subir et d’autres qui ne savent pas faire autrement que d’imposer, que de se battre. Cela ne veut pas dire que ce n’est pas bien de subir, de fuir, de se battre, de se mettre en colère, de se révolter, non, ce qui est à constater, c’est que ce n’est pas un choix.

Ce n’est pas un choix parce à un moment ou à un autre, mais ici nous parlons de la naissance, notre corps, nous, n’avons pas pu faire autrement que d’adopter une stratégie qui nous a sauvé et que nous tenons pour bonne. Non pas de manière rationnelle, mais parce que toute notre vie s’est construite sur ce constat : Si je fais comme ça, j’échappe à la mort. J’ai fait l’expérience que c’est cette manière de me construire qui me tient debout. Et pour l’un, "si j’ose plus, si j’essaie de dire que j’existe, je vais me ramasser des coups", et pour l’autre, "si je n’en donne pas, y vont m’écraser".

Ça n’empêche pas les uns et les autres d’être sociables, en surface, de n’être pas tout le temps dans la caricature, mais c’est leur fondation. Ça ne veut pas dire que pour retrouver le choix, il faut remanier la fondation. Non, simplement, si on se rend compte que l’on n’a pas le choix dans sa vie, que l’on utilise toujours la même stratégie y compris quand ce n’est pas la bonne, alors la solution, c’est de s’ouvrir à de nouveaux choix. Et ça, c’est une capacité actuelle.

Quel était le problème à l’époque de la naissance ? C’était de ne pas pouvoir faire corps avec le monde. Et ce problème n’a pas changé. IL est toujours présent. C’est à lui que l’on peut trouver une solution maintenant, pas à celui que l’on a rencontré à l’époque. Et cette solution relève de notre responsabilité.

Trouver l’espace où je suis à ma place, l’autre aussi ; place où je peux le remettre si nécessaire, mais sans plus.

L’espace où l’équilibre n’est pas la neutralisation des pressions réciproques, mais l’inutilité de la pression de part et d’autre.

Vivre ensemble, trouver ou créer l’espace où ni l’un ni l’autre n’a à décider pour l’autre et où cependant les décisions se prennent et s’accomplissent.

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Lectures

Psychologie transpersonnelle
De Stanislav GROF. Editions du Rocher 1984.
Grof parvient à unifier dans une synthèse fulgurante l’ensemble des approches de la psyché. C’est le "E = mc²" de la psychologie.
Plutôt que d’opposer les approches, il les intègre comme des points de vue partiels et successifs d’une même perspective qui étend le champ de la conscience et de la mémoire dans le temps et dans l’espace. Avant Grof, la terre était plate !
Malgré l’intérêt fondamental de ce bouquin, je précise que l’association n’a pas pour but de proposer des techniques expériencielles, mais de donner la possibilité d’intégrer dans sa vie et dans ses choix les composantes affectives qui orientent les projets actuels.
 
L’accompagnement de la naissance
De Bernard MONTAUD. Editions EDIT’AS 1997.
Bernard Montaud fut un proche de Gitta MALLAZ (Dialogues avec l’ange) et l’a accompagnée jusqu’à la fin de sa vie.
Il ajoute à la lecture précédente la dimension "projet de vie" que l’on ne trouve pas chez Grof ; le mariage, douloureux pendant la naissance, de la conscience et de la matière.
La deuxième partie du livre propose une nouvelle manière d’accompagner la naissance. Je trouve cet accompagnement d’une part naïf, mais surtout mécanique et distant. Dommage.

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